Moi aussi, j’ai dormi chez l’homme qui brûle.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’une des expériences les plus dingues que j’aie vécue. Quelque chose de fou, le temps hors du temps. Hors de tout ce qui fait que la société occidentale est ce qu’elle est.

En août 2010, j’ai pris l’avion jusqu’à L.A, loué un camping car avec des amis qui m’ont galamment conduite à travers le Nevada pendant 14 heures, et j’ai patienté durant 5 heures d’embouteillages avant de pouvoir enfin entrevoir l’accès de la ville éphémère la plus cool du monde : Black Rock City. Cette nuit là, la lune était une planète – je ne l’avais (ni ne l’ai plus) jamais vue si imposante et proche.

J’ai vécu une semaine dans le désert avec 55 000 autres personnes. Des personnes qui viennent se retrouver ou se déconnecter. D’autres qui viennent faire la fête. Des artistes et des utopistes. Des hippies qui côtoient des banquiers. Des personnes costumées, certaines très bien costumées, d’autres mi ou totalement nues. Une autre planète, ou les conventions sociales sont totalement revisitées au profit du bonheur et du laisser-aller.

Pour celleux qui n’ont pas deviné, j’étais au Burning Man, édition Métropolis. HELL YEAH.

2010 ça date oui, je sais compter (et croyez que j’ai bien conscience de la durée qui s’est écoulée entre mes dernières vacances et aujourd’hui…). Seulement, hier, j’ai regardé le replay de ‘J’irai dormir chez l’homme qui brûle’, par et avec Antoine de Maximy. Ça m’a fait l’effet d’un voyage dans le temps. Je me suis souvenue de l’odeur de la poussière, de la sensation du soleil sur ma peau, de la rapidité avec laquelle il faut enfiler masque et goggles lorsqu’une tempête de sable (« white out ») surgit de nulle part, des centaines de sourires croisés au fil des jours, de l’émerveillement qui m’a envahie en découvrant certaines des œuvres exposées au milieu du désert et de l’infinie liberté qui m’a saisie quand j’ai enfin décidé de lâcher prise pour marcher tout droit vers l’inconnu.

J’ai toujours peur quand je vois un reportage sur cet événement, et à juste titre : le moindre thème traité par un-e français-e tourne rapidement à la sauce M6-de-la-Villardière-DROGUES-SEXE-DÉCADANCE. Et il est très facile de faire du sensationnel et de donner l’image qu’on veut à cet événement, tant il est varié. M6 avait d’ailleurs sorti son truc sur le sujet en 2009 il me semble, axé sans surprise sur les seins nus et le côté festif, vulgarisant un paradis utopiste à l’état d’une partouze géante à Ibiza. Et, malheureusement, c’est encore un peu ce que j’ai ressenti en regardant ce reportage-là.
Malgré l’ouverture d’esprit qui devrait caractériser l’émission, on retrouve encore et toujours le même angle bien de chez nous, ce bon vieux DROGUE-SEXE-DÉCADENCE. Antoine de Maximy s’est évertué à nous dépeindre un seul portrait de liberté : la liberté de se balader à poil.

S’il est évident que bon nombre de personnes se baladent torses nus (ou plus, pour certain-e-s) dans un désert où, je vous le rappelle, il fait environ 40° le jour, je peux vous assurer que l’esprit du Burning Man va bien au-delà.
Il suffit de regarder un documentaire réalisé par un américain pour dégager quelque chose de complètement différent.

Pour tous ceux qui ne sont pas là, c’est juste une grosse teuf dans le désert ; mais en fait c’est un endroit ou l’on peut explorer les possibilités de ce que l’on pourrait créer dans ce monde si l’on n’était pas autant obsédés par nos horaires de bureau.
Cet endroit est une idée, et l’idée c’est que les gens ont la permission d’être ce qu’ils ont envie d’être.
Le Burning Man se caractérise par la primauté du « pourquoi pas ? » sur le « pourquoi ? Pourquoi ne pas agir, se vêtir, penser différemment ? Pourquoi pas ?

Ces citations extraites de « SPARK, a Burning Man story » résument pour moi LA définition de l’esprit du Burning Man. D’ailleurs le documentaire ne montre pas de nudité, parce que la nudité des participant-e-s n’est finalement qu’une des multiples formes d’expression de la liberté d’esprit qui opère là-bas. Le fond est ailleurs.

Explorer, échanger, créer.

Pour en revenir au premier reportage, j’ai été particulièrement gênée de l’insistance d’Antoine (ouais allez, on s’appelle par nos prénoms ? on se tutoie ?) à entrer dans le camp BDSM. Si je concède que les membres du camp ne sont pas fermement clairs dès le début avec lui sur la (non) possibilité de filmer, je reste très déçue du fait qu’il n’y soit pas entré une seule fois (sur environ 3 tentatives) sans ses caméras. Sous-entendu : « si je ne peux pas vous montrer des pratiques que je trouve complètement cheloues, ça sert à rien que je voie / vive ça moi-même. » Ah, bon. Y’a une communauté BDSM en France, Antoine, si tu veux t’enhardir un peu et découvrir les suspensions et le bondage tu peux le faire ici, pas la peine d’aller si loin pour dire à des gens qu’ils ne sont pas très normaux (et s’étonner ensuite qu’on finisse par te demander gentiment d’aller voir au Temple s’ils y sont). Et puis ce plan de la transsexuelle qui exhibe boobs et queue, à part la dépeindre comme une freak, je n’en vois pas l’intérêt. Si encore le reste du reportage n’insistait pas autant sur la nudité et se focalisait sur la créativité souvent excentrique des participants, j’aurais pu l’interpréter différemment, mais là j’y vois juste … comment on disait déjà ? Ah, oui : DROGUE-SEXE-DÉCADENCE ! Antoine, j’ai peur de te choquer mais tu as du croiser d’autres trans* pendant ton séjour sans t’en rendre compte (parce qu’illes ne sont pas tous exhibs, eh non).

Ce temps aurait pu servir, par exemple, à insister sur le fait que l’argent n’existe pas à Black Rock City et sur le principe de troc et de cadeaux. Pour ma part je passais mon temps à croiser des gens qui m’offraient des trucs qu’ils avaient parfois pris la peine de préparer en amont – badges, serviette d’eau fraiche, mister freeze, colliers … Moi j’offrais de la space-bouffe et des lampées de vodka. (DROGUE-SEXE-DÉCADENCE !)
Blagues à part, c’est un aspect primordial du festival, parce qu’il permet également d’échanger avec les gens qu’on croise. Même s’il n’y a pas de vodka.

Antoine aurait surtout pu approfondir l’aspect artistique du festival : de jour comme de nuit, les performances se multiplient et les œuvres s’animent. On peut monter sur les véhicules mutants et se laisser porter là où le conducteur a décidé d’aller, se promener à pieds ou en vélo, visiter plein de campements complètement dingues ou se poser comme spectateur devant ce qui nous attire l’œil et le cœur à ce moment-là.
Les artistes exposants passent des mois à travailler sur leur art et se crèvent bénévolement à la tâche. Faudrait-il le faire seins nus pour que ça vaille le coup ?

J’ai aussi trouvé très dommage – mais c’est personnel – ce choix d’avoir mis de la musique au moment où le temple brûle parce que, contrairement au Big Burn du samedi soir, cet embrasement se fait dans un silence incroyablement intense. C’est un moment de communion. Le temple est un lieu très chargé, les burners s’y libèrent de toutes leurs émotions pendant la semaine, c’est un lieu de méditation et de prières. Son embrasement le dernier soir a donc quelque chose de très symbolique et d’émouvant, et c’est ce silence qui unit toutes les personnes qui y assistent.

Ceci étant dit, on ne peut pas tellement en vouloir à Antoine d’avoir loupé une partie de l’événement… C’est grand (5km de diamètre), et il se passe quelque chose environ tous les deux mètres ; on ne peut pas tout voir en une semaine, c’est littéralement impossible. Chacun-e a sa propre histoire à Burning Man, c’est une expérience qu’il faut vivre pleinement, soi-même. Loin de moi donc l’idée de fustiger ce pauvre Antoine parce que j’estimerais qu’il n’a pas vécu sa semaine comme moi je l’entends. Ma critique porte surtout sur le choix des séquences montrées, en ce sens que si c’est réellement tout ce qu’il en a retenu, c’est bien triste. Et s’il répondait à un cahier des charges de France 5, ça l’est encore plus…

La conclusion du reportage constitue finalement le meilleur conseil que l’on puisse donner dans une discussion sur ce sujet : « Pour vraiment comprendre le Burning Man, il faut y aller« .

J’y suis allée, et j’y retournerai.    )°(

Une rencontre, un souvenir.

Une rencontre, un souvenir.
Photo : Pedro Sagüés

11.01.2014 – Je viens de visionner cette vidéo que je n’avais pas encore vue et qui me rend perplexe.

Il semble clair qu’Antoine a en fin de compte très bien compris l’esprit de Burning Man, et c’est pour ça que je m’interroge d’autant plus sur le décalage que j’ai ressenti. Si je penchais déjà en faveur de la théorie du cahier des charges de la chaîne, cette interview me pousse encore davantage dans ce sens. Pour autant je ne retire pas mes propos (malgré des réactions parfois très violentes), parce que j’estime toujours que le montage ne reflète pas une vision très objective. Oui, je sais, c’est l’expérience d’Antoine, ça n’est pas un documentaire purement objectif, et ça n’en avait pas la prétention. Mais la personne en charge du montage a bien du, à un moment donné, sélectionner des images et a quand même préféré montrer les tentatives à entrer dans un camp qui ne l’acceptera finalement pas plutôt qu’autre chose. Quand finalement une simple inscription pour le préciser (comme il y en a régulièrement) après la première rencontre aurait suffit à clôturer le sujet. Merci d’avoir pris le temps de lire ce petit ajout, à vous les studios.

PS :  Mon intervention à ce sujet dans l’émission « Allo la Planète » sur Le Mouv’, ça se passe ici, à partir de 15’30.
PS 2 : Ce billet a également été repris sur Konbini.

Mon utérus, mon choix.

On pensait que les droits des femmes avançaient, que le droit à l’IVG était acquis (pas à l’unanimité, ça va sans dire), que l’on pouvait – en Europe – disposer de son propre corps selon son propre jugement.
Et puis la nouvelle est tombée : l’Espagne fait demi-tour et n’autorisera désormais l’accès à l’IVG qu’aux femmes dont la grossesse les met en danger et à celles qui ont été violées. Quand on connaît les chiffres relatifs aux dernières (10% seulement portent plainte en France) et qu’on sait à quel point il est compliqué de prouver un viol s’il n’a pas été accompagné de violences physiques apparentes, on peut déjà tiquer très fort. On n’est pas loin de cette autre nouvelle loi passée dans le Michigan, qui force les femmes à souscrire à une assurance pour pouvoir être couvertes en cas d’avortement, même si la grossesse est due a un viol ou un inceste.

Et c’est reparti. Foison de pro-life qui viennent nous expliquer que la vie cétrobo et que l’avortement est un meurtre. Ceux-là mêmes qui sont généralement aussi pro-peine de mort, comme me le faisait remarquer Diane de Saint-Réquier tantôt sur Twitter. Si vous cherchez la logique, laissez tomber, elle est en congés.

L’IVG est pour moi un droit primordial. Avant tout parce que mon corps m’appartient. À moi, et à personne d’autre. Mais aussi parce que je ne conçois pas que l’on puisse vouloir mettre un humain de plus sur cette planète s’il n’est pas désiré, ou si on ne peut pas l’assumer (financièrement et émotionnellement). Faire un enfant est une décision qui se réfléchit, pas un fardeau qui doit s’imposer.
Un gamin qui n’a pas été désiré va le ressentir tout au long de sa vie. Et ça ne sera pas une balade à la plage. Une dame m’avait interpellée un jour sur twitter en hurlant qu’elle a failli être avortée, comme si son témoignage pouvait me dire autre chose que « toute ma vie j’ai souffert de ne pas avoir été désirée et de m’être imposée malgré moi a mes parents ».

Vaut-il mieux vivre sans être aimé de ses géniteurs, ou passer son tour ?

Et puis il me semble nécessaire de rappeler que l’avortement n’est pas un petit plaisir que l’on s’accorde. Bien que l’intervention soit banalisée, elle reste une épreuve pas toujours facile d’accès et douloureuse, tant physiquement qu’émotionnellement. Je ne me réjouirais pas de la perspective de me vider de mon sang pour évacuer un locataire non-désiré, mais si je devais passer par là je le ferai sans regrets, parce qu’il est hors de question que l’on m’impose de changer ma vie pour en créer une autre. Égoïsme, vous dites ? Non, bon sens. Au-delà de mon rythme de vie d’intermittente qui serait très difficile à concilier avec celle d’un enfant, mes moyens ne me permettraient pas de lui offrir un cadre de vie correct. Rationnel. Ce qui serait égoïste ce serait de contraindre cet enfant potentiel à vivre ça. Et je veux pouvoir me réserver le droit d’en décider, merci bien.

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À lire :

Ce soir, je reste chez moi.

Comme tous les ans à la même date, ce soir, je reste chez moi. 

Ça n’a rien de triste ni de déprimant ; ne prends pas ton air condescendant, efface immédiatement ta moue et cesse tes « ooooh… », ne cherche pas à tout prix à me trouver un plan de dernière minute pour ne pas me laisser seule : je vais bien !
Seulement tu vois, en plus d’être éreintée par ce mois de décembre bien rempli (non pas par la quête du super-cadeau de noël pour chacun mais parce que c’est l’un des mois les plus remplis de l’année en matière de contrats – souviens-toi, je suis dans le spectacle, tout ça), il se trouve que j’ai une aversion bien particulière pour les célébrations de passage à la nouvelle année.

 

Ça n’a pas toujours été le cas. 

Une fois passé l’âge d’accompagner mes parents lors des dîners entre amis, enfermée dans une chambre avec un dessin animé (ou plutôt, la télécommande planquée pour choper discrètement une diffusion d’un reportage sur le Crazy Horse tout en faisant mine de m’intéresser aux aventures de cette gourde de Pocahontas lors des intrusions répétées de ma mère venue vérifier que tout allait bien) vient celui des premières soirées pyjama-31. Quelques copines, une grosse pizza et des sodas, jusque-là tout se passe plutôt bien. On vit avec entrain le décompte qu’on imagine salvateur, on pense fort aux résolutions, on envoie un fax avec un dessin débile à sa meilleure amie qui réveillonne dans sa famille à Chicago (véridique) et on remarque à peine que ses parents sont rentrés à quatre pattes et de mauvaise humeur. 
Puis on a l’âge d’aller en boîte. Enfin, pas légalement, mais les parents sont assez sympas et les patrons des clubs très laxistes. On a envie d’y aller parce qu’on nous vend le 31 comme « LA SOIRÉE DE L’ANNÉE », et que quand même il ne faudrait pas rater ça, paye ta honte au lycée queua. Alors on racket ses parents (on a oublié de vous préciser que ce serait également la soirée la plus chère de l’année, oups !), on trouve une équipe de potes, on se pomponne et c’est parti.  Et c’est LÀ que l’on commence vraiment à saisir toute la dimension de l’horreur de la nuit du réveillon : dehors. La cohue, la surexcitation, les mecs venus foutre la merde juste pour le plaisir, les taxis introuvables, les gens bourrés ingérables, sans parler de certains quartiers qui sont littéralement envahis de populasse (je ne comprendrai jamais ceux qui réveillonnent sur les Champs-Elysées – qui sont-ils, quels sont leurs réseaux ?) – juste : ARGH.
C’est souvent à ce niveau de mon argumentation que l’on me sort systématiquement le même argument stupide : « mais t’es pas obligée de sortir, tu peux faire un petit dîner sympa avec quelques amis, histoire de, à la cool, gnignigni, blablabla ». 

Sans blague ? Eh bien précisément, non. 

Parce que même « à la cool », il restera toujours ce voile invisible de la raison qui nous réunit autour de ce « petit dîner » : ce soir, il faut faire la fête. Il y aura toujours une coupe de champagne ou une tranche de foie gras (je n’aime ni l’un ni l’autre, ça doit jouer), un décompte plus ou moins en chœur et une bise fraternelle de meilleurs vœux pour la nouvelle année.
Je ne fais pas la fête très souvent, je choisis bien mes sorties et je reste intimement convaincue que les meilleures soirées sont celles que l’on n’attend pas, contrairement à la fête la plus clichée et la plus mainstream de la société qui aura lieu ce soir. Finalement, il est plus éprouvant pour moi de faire semblant d’être exaltée un soir où je n’ai pas spécialement envie de sauter partout, que de rester seule chez moi avec mon chat et mes séries, comme un autre lundi soir.
Pour autant je ne cherche à jouer les rabat-joie – chacun reste libre de se mettre dans l’état qu’il souhaite entouré de qui bon lui semble, mais par pitié, arrêtez d’essayer de me convaincre de vous accompagner.  Ma solitude ne gêne que vous. Bisous. 

Ces journalistes qui mélangent tout.

Je travaille. 

J’ai un job atypique, qui en regroupe plusieurs (et qui doit être très différent du tien, cher lecteur) : je danse dans des spectacles de feu. Mais pas que ; puisque mes collègues et moi-même avons pris le parti de nous débrouiller seuls (« sinon c’est trop facile »), je suis également en charge des chorégraphies, de la mise en scène et surtout de la communication. Car tu vois mon bichon, avant de décider de tout plaquer pour vivre ma vie de saltimbanque, j’ai fait des études de communication et de marketing qui me prédestinaient à me faire plein de fric dans ce beau secteur qu’est la publicité. Et puis un beau jour, mon avenir tout tracé m’a fait flipper : dévouer ma vie à mon agence, jongler entre ulcères et dépression chronique, contrainte d’évoluer dans un milieu de gens-à-mèches et de manipuler des devis à multiples zéros, c’était ma vision de l’enfer. Fuite, changement de cap, je te passe les détails mais 5 ans plus tard me voilà heureuse et fière d’entrer dans ma troisième année d’intermittente du spectacle indemnisée par l’Etat.
Fière pourquoi? Eh bien parce que laisse-moi te dire qu’au-delà de mon accomplissement personnel, ma peau plus douce et mes cheveux infiniment soyeux, devenir intermittent-e du spectacle c’est la croix et la bannière, et que j’ai trimé pendant trois ans pour y arriver. Trois ans durant lesquels j’ai vécu avec seulement 6000 €/an et un soutien inestimable de mes parents.

Alors, tu vois, quand je tombe sur ÇA : 
 …….
 
 
Ce n’est pas la première fois que je lis des conneries à ce sujet, et c’est la fois de trop. 
 

Faisons Le Point, donc.

Pour commencer, j’aimerais préciser qu’« intermittent-e du spectacle » n’est pas un métier, mais un régime. Je te l’ai dit plus haut, mon métier officiel, l’intitulé qui est imprimé noir sur blanc sur mes bulletins de salaire, c’est : « danseuse », parfois « comédienne ».
À quoi correspondent-ils, ces bulletins de salaire? Aux jours où je joue mes spectacles, soit 150 € net qui comptent pour 12h de travail. Parfois, on a de la chance et le lieu de jeu se trouve à une heure de Paris, on ne finit pas trop tard et on peut rentrer dormir chez soi en ayant effectivement fait 12h. Le plus souvent néanmoins, on roule quatre heures en moyenne dans la journée, on prépare le matériel, on installe notre espace (dans des conditions pas toujours évidentes parce qu’en tant qu’artiste tu n’es pas toujours considéré comme quelqu’un de respectable), on joue 40 min puis, après un bref moment d’échanges généralement positifs et encourageants avec notre public, on entame la désinstallation. Il peut être 15h, 18h, 23h, ou 3h du matin, qu’il fasse -5°C ou 33°C, il y aura toujours 1h30 de rangement derrière. La nuit est courte, le retour se fait en début de matinée, en tout et pour tout, j’ai été dédiée à mon métier pendant environ 24h, soit le double de ce pour quoi on me paye.
À quoi ne correspondent pas mes bulletins de salaire? Aux heures bénévoles que je dévoue aux répétitions, à la recherche chorégraphique, à la création, à tout le boulot qui vise à faire connaître ma compagnie. Ce qui me prend le reste de la semaine et qui permet à ma compagnie de grandir, en somme.
Inutile de dire que sans ces indemnités, il serait impossible pour qui que ce soit de se lancer professionnellement dans le spectacle à moins d’intégrer un projet déjà bien abouti. 

Pourquoi ? Parce que voilà comment ça fonctionne :

Pour pouvoir prétendre au fameux Graal de la Sainte-Feignasse, il te faut accumuler 507 heures de travail en 319 jours. Chaque mois, tu déclares à Pôle en bois ce que tu as gagné et surtout, combien d’heures tu as travaillé (le vieil adage selon lequel « le temps c’est de l’argent » na jamais pris autant de sens…). Une indemnité mensuelle calculée en fonction des heures travaillées te sera accordée durant 243 jours. Durant cette période, chaque fois que tu cumuleras 12h, elles seront reportées à la fin de ta période, ce qui va décaler la deadline fatidique des 243 jours. Si, au terme de ces 243 jours + X heures, tu n’as pas bouclé ces 507 heures : adieu veaux, vaches, cochons et indemnités, il te faut retrouver une période de 319 jours avec 507 heures de travail dedans. (Tu ne comprends rien ? C’est normal, ce n’est pas fait pour être simple – c’est te dire à quel point il faut déêtre chaud, au départ, pour se lancer.)
On peut se dire que justement, c’est super facile, à raison d’un contrat classique de 35h, tu les fais en 15 semaines et qu’on n’est pas payé à ne rien foutre le reste de l’année pour autant. Oui mais voilà, si tu te dis ça, c’est parce que, contrairement à moi, ton travail n’a rien d’artistique (ou de relatif à l’artistique, je pense notamment à nos précieux techniciens). Tu as un contrat un poil moins précaire que le mien, qui n’est finalement ni plus ni moins qu’un CDD de 12h. Si. En fait, imagine que pour chaque jour où tu te pointes au bureau, tu as passé un mois à démarcher, négocier, concilier, te préparer pour cette journée. Ce que toi tu fais entre chaque nouveau job, je le fais entre chaque nouveau contrat. Depuis le début, à chaque fois, sans relâche.
Dans sa lettre ouverte publiée sur facebook le 28 Octobre 2012, Jacques-Emmanuel Astor relève avec justesse :

Je ne connais pas d’assistant réalisateur, d’assistant caméra, d’ingénieur du son ou autres professionnels de la profession, qui ont choisi ce métier par confort du statut, je ne connais que des techniciens, artistes qui, tout jeune, ont choisi par passion ce mode de vie, sans connaître pour la plupart, les tenants et les aboutissants des calculs unedics à leur encontre. Non messieurs, mesdames les journalistes, au même titre que le journalisme, on n’entre pas dans ce métier par hasard, par intérêt, on y entre uniquement par envie, par passion, quitte à tirer un trait sur une vie classique, facile, rangée, confortable. Mais on l’assume, on ne revendique rien, on ne se plaint pas, on aspire juste à un peu plus d’objectivité de votre part.

Et c’est là l’essence même du débat. C’est la vraie différence entre eux et nous, celle qui fait que ça pleurniche inlassablement que « MÉ CAY PAS JUSTE » : j’aime profondément mon job. Je ne le pratique pas par nécessité mais par passion. Ma chance à moi, c’est d’avoir bossé pour presque rien pendant trois ans avant de célébrer mon premier paiement. C’est d’être fière tous les jours de nos accomplissements, et fière de participer à la culture.

Je ne nie pour autant pas les failles du système actuellement en place.  

Pour commencer, les employés de Pôle-Emploi ne sont pas formés pour nous répondre ou nous suivre, c’est un peu au petit bonheur la chance, et un renouvellement est toujours archi stressant parce qu’un petit rien du tout peut bloquer un dossier pendant des mois (huit, en ce qui me concerne…)
Les abus prolifèrent et rendent les pauvres conseillers P-E paranoïaques en plus d’être incompétents, ce qui n’aide pas.
Un abus en particulier, qui n’est pas l’apanage de tous les intermittents indemnisés mais qui mène pourtant à l’amalgame, ce sont par exemple ces chaînes de télévision qui recrutent sous des contrats intermittents des gens qui n’en sont pas. Chez TF1, on peut venir bosser de 8h à 18h tous les jours, en cumulant des heures qui ouvriront en quelques mois le droit aux indemnités. Merveilleux. Ça arrange évidemment les chaînes, parce que ces contrats à toute petite durée déterminée sont moins coûteux et ne les engagent pas sur le long terme ; et puis au final, qui va refuser ce genre de bénéfice, malgré le statut un peu précaire du CDD, d’autant plus en pleine période de crise ? Personne, jamais. Comme pour le travail au noir, « si on ne le prend pas, un autre le prendra, autant en bénéficier en attendant un CDI (qui ne viendra jamais) » ; …je comprends. Je blâme d’ailleurs évidemment les employeurs bien plus que les employés.
Une réforme intelligente sur le statut consisterait à appuyer ce dernier point : affiner les contrôles et sanctionner ces employeurs abusifs, de manière à ce que leur employés puissent jouir d’un contrat adapté  et nettement plus stable d’une part, et pour que les avantages de l’intermittence ne bénéficient qu’à ceux pour qui il a été créé.
Malheureusement, il paraît plus simple de faire disparaître le vilain petit canard et l’on lutte perpétuellement contre les menaces de suppression du statut, sans lequel, personnellement, je ne saurai plus bien quoi faire. 

Je ne veux pas vous laisser amers, alors clôturons le sujet par le LOL que nous a offert Klaire le 30 octobre 2012.