La culture bouillonne

Bfd3yvuIgAA5fD2Quand j’ai vu passer les premiers tracts des Journées de retrait de l’école, je me suis dit que ça n’augurait rien de bon. Je me suis demandé quel impact ça pourrait avoir, jusqu’où on pouvait pousser la désinformation. On a eu la réponse quelques semaines plus tard avec l’histoire des sms qui racontaient à des parents crédules qu’on apprendrait aux enfants à se masturber en classe. La mauvaise foi et les informations fausses sont accueillies en liesse par le comité des Manif pour tous & friends – « Chouette, encore un truc nul à faire circuler, on pensait pas qu’on trouverait plus con que nos slogans anti-mariage, mais on va pouvoir s’amuser avec le djendeur….le jendère….le jondeur….la théorie là ! »
Bien conscients qu’ils n’arriveraient à rien avec la vérité, les militants en herbe et en mocassins propagent des mensonges, notamment sur les questions du programme de l’ABCD de l’égalité dans les écoles. On voudrait donc supprimer toutes les différences entre les garçons et les filles et les forcer à être homosexuels, ou encore obliger un petit garçon à être coiffeur alors qu’il voudrait être maçon, comme l’expliquait Ludovine de la Rochère avec conviction sur le plateau du Grand Journal début février, démontrant habilement aux téléspectateurs à quel point elle n’a définitivement rien compris. Marrant comme on retrouve les mêmes méthodes de désinformation chez les partis d’extrême droite. Coïncidence oui, bien sûr, on va dire ça.

Bref, des conneries qui ont le don de me faire rire et de m’agacer à la fois, on leur accordera au moins ce mérite.
Ça me fait rire quand je les vois se ridiculiser (c’est-à-dire souvent). Là où je m’agace ou me mets carrément en colère, c’est quand j’en relève l’impact.

Je n’en ai pas encore parlé ici mais depuis la rentrée, je participe avec SOS Homophobie aux interventions en milieu scolaire. Les établissements contactent l’association s’ils sentent qu’il y a un besoin dans leur collège ou lycée, et nous nous déplaçons bénévolement en binômes (avec parfois un-e ou deux observateurs-trices en formation) pour animer un débat dans les classes. Pour information, les classes visitées vont de la 4ème à la Terminale. D’ailleurs, devinez quoi ? Les Terminales sont beaucoup plus blasé-e-s sur l’évolution des mentalités que les collégien-ne-s. Parce que chez elleux c’est déjà construit, et qu’il est plus difficile de déconstruire quelque chose qui s’est solidifié au fil des années que de proposer des alternatives pendant la mise en place de tous les stéréotypes. C’est pas moi qui le dis là, ce sont les élèves. Nous engageons avec eux des discussions, au fil desquelles nous abordons différents modes d’oppressions pour les mettre en parallèle. C’est d’ailleurs souvent lorsqu’on en arrive au sexisme que l’on voit à quel point les stéréotypes sont déjà massivement établis, et ce pour les 4ème comme pour les Terminales. Loin de forcer tous les élèves à être homosexuel-le-s ou à changer d’identité, nous les encourageons surtout à se respecter et à se comprendre : on a le droit d’être mal a l’aise devant l’homosexualité, mais ce n’est pas une raison pour devenir violent-e, méprisant-e, ou insultant-e.
Pour en revenir à l’impact que peut avoir la désinformation des adultes sur les plus jeunes, on entend parfois un slogan LMPT sortir de la bouche des élèves. Et on sait parfaitement dire quand ça ne vient pas d’eux : ils sont absolument incapables de développer leur idée au delà du slogan.

Et puis dernièrement, un ami qui a une compagnie de spectacles m’a relaté une anecdote à ce sujet qui a attiré mon attention. Nous en avons parlé et il a accepté de répondre à quelques questions pour que j’en relate les faits ici :

Le spectacle en question existe et tourne depuis mars 2009. Ils sont quatre sur scène, « enfermés » dans un espace qui est représenté par un parquet qui rapetisse jusqu’à la fin. « On est là et on a des interactions, par le jonglage, la parole, le physique. Notamment, il y a beaucoup de travail autour des mains, et sur l’action de poser une main, sur soi, sur quelqu’un. C’est un truc abstrait qui évoque beaucoup de codes sociaux (la gifle, la tape dans le dos, la caresse, la poignée de main, repousser quelqu’un, etc.). On joue beaucoup avec ça dans plusieurs séquences disséminées dans le spectacle. Au fur et à mesure que le spectacle avance, elles sont moins cool et plus violentes, plus invasives. Le fait de se toucher est plus ressenti comme une agression, une transgression de l’espace personnel (attention : c’est un toucher social, pas sexuel).»

Jusque là, pas de quoi s’alarmer. Sauf qu’au milieu de ces échanges entre les personnages se glisse un baiser. Un baiser entre deux hommes, les protagonistes étant tous de sexe (et de genre) masculin. « Le baiser est donc une action parmi d’autres, au milieu de cette chorégraphie de mains. C’est une transgression très forte de l’espace personnel de quelqu’un que de l’embrasser de façon imprévue. C’est donc pour ça qu’il est là, pour atteindre cet extrême. C’est un point d’orgue du spectacle, un moment ou on commence vraiment à manquer d’espace personnel. » Eric ajoute également que le fait d’intégrer un baiser dans les échanges n’a pas de vocation militante. D’ailleurs, l’artiste qu’il embrasse à ce moment-là le repousse violemment ; ils ne se mettent pas soudain à forniquer devant le public, s’il est besoin de le préciser.

Ce spectacle est catégorisé « tous publics ». La compagnie a donc pour habitude de se produire face à un public familial, et parfois face à des classes lors de représentations scolaires. Ils n’avaient jusqu’alors eu que de très rares soucis, généralement plutôt liés à un passage de « fausse nudité » (Éric baisse son pantalon et se retrouve nu, mais penché en avant et de face – autant dire qu’on ne voit rien si ce n’est un dos et des pieds, damned), qui avait notamment, une fois, choqué une famille très pratiquante. Sinon, de manière générale, les plus jeunes se contentent d’un « baaaaah » de dégoût au moment du bisou, et puis on passe à autre chose. Je dis bisou et pas baiser, parce qu’ils ne mettent même pas la langue, les nuls. « Globalement soyons honnêtes, ça se passe toujours bien. Les fois ou ça ou le nu passe mal, on s’en souvient car c’est une minorité. »

Seulement, lors des représentations scolaires à Orléans début février, la compagnie a fait face à un événement inhabituel : au milieu du spectacle, pendant un solo qui prend place quelques minutes après le fameux bisou, une partie du public s’est levée pour sortir (deux classes et leurs instituteurs respectifs). « À ce moment, on ne sait pas trop pourquoi il se passe ça, on pense plutôt à un truc pratique genre un bus qui doit partir (ça parait dingue mais ça nous est déjà arrivé). » Ce n’est qu’après le spectacle, en discutant avec une institutrice encore présente et avec le directeur du théâtre que l’explication est lâchée : les deux instituteurs qui ont fait sortir leurs classes font partie d’une école catholique, et c’est le bisou qui a provoqué leur décision de priver leurs élèves de la fin du spectacle. Ce faisant, ils ont non seulement perturbé le rythme du spectacle («30 mômes entre 6 et 9 ans qui se lèvent dans le noir, avec les sièges à battants, etc. ») mais fait planer des questionnements sur les gamins qui sont restés et qui se sont de fait demandés quel pouvait bien être le déclencheur de cette réaction désolante.

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Le lendemain, pendant l’échauffement, une responsable du théâtre vient chercher les artistes pour les prévenir qu’il y a sur le parvis des parents qui dissuadent des classes d’assister à la représentation du jour. Une mère convainc deux groupes avant qu’Eric ne puisse venir discuter avec elle du problème. Son enfant, qui avait donc assisté au spectacle et au départ de ses camarades, lui aurait relaté des scènes d’hommes nus qui se tapent dessus sans qu’on sache pourquoi. Pour avoir vu le spectacle, je ne saurai que trop recommander à cette dame d’emmener son enfant chez un bon ophtalmo mais admettons. Pour Eric,comme pour moi-même, bien que le gosse n’ait pas relevé le bisou problématique (comme quoi, hein), « sans la sortie des deux classes, le spectacle n’aurait pas été perçu de la même manière par ceux qui sont restés. Une classe qui sort, cela crée directement une situation où « il y a un problème », et les enfants ne sont pas neuneus, même à 6 ans ils perçoivent cette tension. Et je dirais même qu’il reçoive le message qu’il y a quelque chose de « mal » dans le spectacle (la preuve, d’autres maître-sse-s sont sorties) (…) En résumé, selon moi, sans la sortie des cathos, le spectacle n’aurait pas été regardé comme « bizarre » ou « mal » par les enfants, il n’y aurait pas eu de retours négatifs, et de toutes façons cette mère de famille n’aurait pas géré les retours comme ça si elle n’avait pas entendu dire que des classes s’étaient barrées. »

Une conclusion étayée par un constat simple : « Une telle avalanche de débilité, ça ne nous était jamais arrivé. »

Quelques jours plus tard, je voyais passer ce message sur le facebook de la Cie Interligne :

Spectacle « Quand même » annulé !
« Ce mail pour vous informer que la représentation de « Quand Même ! » demain 13 février 2014, est annulée. Des groupuscules d’extrême droite ont fait pression et menacé le rectorat pour que la représentation n’est pas lieu. Étant donné le contexte actuel et voulant préserver la sécurité des collégiens (il s’agissait d’une représentation scolaire), nous avons donc été obligés d’annuler. Nous espérons que cette représentation sera reportée à une date ultérieure. Merci d’en prendre note !
Et pour info, voici la présentation de ce « dangereux » spectacle : « Envie de parler de nous, de notre condition de femmes, de créatrices et d’héritières de 68, mais pas seulement…Un spectacle drôle et mordant, optimiste et méchant, corrosif et libre ! Libre dans le ton, où nous évoquons pêle-mêle les mythes, les inégalités, la violence faite aux femmes, la psychanalyse, l’éducation, la sexualité, l’émancipation, la religion… et dans la forme où nous mêlons théâtre, chansons, musiques, textes d’auteurs et écriture personnelle. Devant l’ampleur du sujet et des sources, il a été fait le choix d’une parole d’aujourd’hui, intime. Un hymne aux femmes par deux femmes.

Les actions de propagande des extrémistes touchent maintenant à la culture… On parle désormais d’interdire des livres dans les bibliothèques ou de les changer de rayon, on attaque les sites d’informations pour les jeunes en questionnement qui ne peuvent pas toujours se référer à l’environnement familial pour discuter de leur sexualité (parfois c’est juste tabou, parfois c’est carrément mal vu voire interdit), et puis on veut forcer les gamins à louper un jour d’école de temps en temps, pour appuyer le militantisme mal placé des parents.

Et après ça vient nous parler de manipulation des enfants… ben tiens.

Rappelez-moi juste ce que font les dictateurs de la culture lorsqu’ils prennent le pouvoir?

« Dictature socialiste », vous êtes sûrs?

Lire aussi :

« Les catholiques intégristes de Civitas veulent empêcher la diffusion du film Tomboy sur Arte » – Slate

« Rumeurs sur la « théorie du genre » : un proviseur annule une sortie théâtrale »

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