Moi aussi, j’ai dormi chez l’homme qui brûle.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’une des expériences les plus dingues que j’aie vécue. Quelque chose de fou, le temps hors du temps. Hors de tout ce qui fait que la société occidentale est ce qu’elle est.

En août 2010, j’ai pris l’avion jusqu’à L.A, loué un camping car avec des amis qui m’ont galamment conduite à travers le Nevada pendant 14 heures, et j’ai patienté durant 5 heures d’embouteillages avant de pouvoir enfin entrevoir l’accès de la ville éphémère la plus cool du monde : Black Rock City. Cette nuit là, la lune était une planète – je ne l’avais (ni ne l’ai plus) jamais vue si imposante et proche.

J’ai vécu une semaine dans le désert avec 55 000 autres personnes. Des personnes qui viennent se retrouver ou se déconnecter. D’autres qui viennent faire la fête. Des artistes et des utopistes. Des hippies qui côtoient des banquiers. Des personnes costumées, certaines très bien costumées, d’autres mi ou totalement nues. Une autre planète, ou les conventions sociales sont totalement revisitées au profit du bonheur et du laisser-aller.

Pour celleux qui n’ont pas deviné, j’étais au Burning Man, édition Métropolis. HELL YEAH.

2010 ça date oui, je sais compter (et croyez que j’ai bien conscience de la durée qui s’est écoulée entre mes dernières vacances et aujourd’hui…). Seulement, hier, j’ai regardé le replay de ‘J’irai dormir chez l’homme qui brûle’, par et avec Antoine de Maximy. Ça m’a fait l’effet d’un voyage dans le temps. Je me suis souvenue de l’odeur de la poussière, de la sensation du soleil sur ma peau, de la rapidité avec laquelle il faut enfiler masque et goggles lorsqu’une tempête de sable (« white out ») surgit de nulle part, des centaines de sourires croisés au fil des jours, de l’émerveillement qui m’a envahie en découvrant certaines des œuvres exposées au milieu du désert et de l’infinie liberté qui m’a saisie quand j’ai enfin décidé de lâcher prise pour marcher tout droit vers l’inconnu.

J’ai toujours peur quand je vois un reportage sur cet événement, et à juste titre : le moindre thème traité par un-e français-e tourne rapidement à la sauce M6-de-la-Villardière-DROGUES-SEXE-DÉCADANCE. Et il est très facile de faire du sensationnel et de donner l’image qu’on veut à cet événement, tant il est varié. M6 avait d’ailleurs sorti son truc sur le sujet en 2009 il me semble, axé sans surprise sur les seins nus et le côté festif, vulgarisant un paradis utopiste à l’état d’une partouze géante à Ibiza. Et, malheureusement, c’est encore un peu ce que j’ai ressenti en regardant ce reportage-là.
Malgré l’ouverture d’esprit qui devrait caractériser l’émission, on retrouve encore et toujours le même angle bien de chez nous, ce bon vieux DROGUE-SEXE-DÉCADENCE. Antoine de Maximy s’est évertué à nous dépeindre un seul portrait de liberté : la liberté de se balader à poil.

S’il est évident que bon nombre de personnes se baladent torses nus (ou plus, pour certain-e-s) dans un désert où, je vous le rappelle, il fait environ 40° le jour, je peux vous assurer que l’esprit du Burning Man va bien au-delà.
Il suffit de regarder un documentaire réalisé par un américain pour dégager quelque chose de complètement différent.

Pour tous ceux qui ne sont pas là, c’est juste une grosse teuf dans le désert ; mais en fait c’est un endroit ou l’on peut explorer les possibilités de ce que l’on pourrait créer dans ce monde si l’on n’était pas autant obsédés par nos horaires de bureau.
Cet endroit est une idée, et l’idée c’est que les gens ont la permission d’être ce qu’ils ont envie d’être.
Le Burning Man se caractérise par la primauté du « pourquoi pas ? » sur le « pourquoi ? Pourquoi ne pas agir, se vêtir, penser différemment ? Pourquoi pas ?

Ces citations extraites de « SPARK, a Burning Man story » résument pour moi LA définition de l’esprit du Burning Man. D’ailleurs le documentaire ne montre pas de nudité, parce que la nudité des participant-e-s n’est finalement qu’une des multiples formes d’expression de la liberté d’esprit qui opère là-bas. Le fond est ailleurs.

Explorer, échanger, créer.

Pour en revenir au premier reportage, j’ai été particulièrement gênée de l’insistance d’Antoine (ouais allez, on s’appelle par nos prénoms ? on se tutoie ?) à entrer dans le camp BDSM. Si je concède que les membres du camp ne sont pas fermement clairs dès le début avec lui sur la (non) possibilité de filmer, je reste très déçue du fait qu’il n’y soit pas entré une seule fois (sur environ 3 tentatives) sans ses caméras. Sous-entendu : « si je ne peux pas vous montrer des pratiques que je trouve complètement cheloues, ça sert à rien que je voie / vive ça moi-même. » Ah, bon. Y’a une communauté BDSM en France, Antoine, si tu veux t’enhardir un peu et découvrir les suspensions et le bondage tu peux le faire ici, pas la peine d’aller si loin pour dire à des gens qu’ils ne sont pas très normaux (et s’étonner ensuite qu’on finisse par te demander gentiment d’aller voir au Temple s’ils y sont). Et puis ce plan de la transsexuelle qui exhibe boobs et queue, à part la dépeindre comme une freak, je n’en vois pas l’intérêt. Si encore le reste du reportage n’insistait pas autant sur la nudité et se focalisait sur la créativité souvent excentrique des participants, j’aurais pu l’interpréter différemment, mais là j’y vois juste … comment on disait déjà ? Ah, oui : DROGUE-SEXE-DÉCADENCE ! Antoine, j’ai peur de te choquer mais tu as du croiser d’autres trans* pendant ton séjour sans t’en rendre compte (parce qu’illes ne sont pas tous exhibs, eh non).

Ce temps aurait pu servir, par exemple, à insister sur le fait que l’argent n’existe pas à Black Rock City et sur le principe de troc et de cadeaux. Pour ma part je passais mon temps à croiser des gens qui m’offraient des trucs qu’ils avaient parfois pris la peine de préparer en amont – badges, serviette d’eau fraiche, mister freeze, colliers … Moi j’offrais de la space-bouffe et des lampées de vodka. (DROGUE-SEXE-DÉCADENCE !)
Blagues à part, c’est un aspect primordial du festival, parce qu’il permet également d’échanger avec les gens qu’on croise. Même s’il n’y a pas de vodka.

Antoine aurait surtout pu approfondir l’aspect artistique du festival : de jour comme de nuit, les performances se multiplient et les œuvres s’animent. On peut monter sur les véhicules mutants et se laisser porter là où le conducteur a décidé d’aller, se promener à pieds ou en vélo, visiter plein de campements complètement dingues ou se poser comme spectateur devant ce qui nous attire l’œil et le cœur à ce moment-là.
Les artistes exposants passent des mois à travailler sur leur art et se crèvent bénévolement à la tâche. Faudrait-il le faire seins nus pour que ça vaille le coup ?

J’ai aussi trouvé très dommage – mais c’est personnel – ce choix d’avoir mis de la musique au moment où le temple brûle parce que, contrairement au Big Burn du samedi soir, cet embrasement se fait dans un silence incroyablement intense. C’est un moment de communion. Le temple est un lieu très chargé, les burners s’y libèrent de toutes leurs émotions pendant la semaine, c’est un lieu de méditation et de prières. Son embrasement le dernier soir a donc quelque chose de très symbolique et d’émouvant, et c’est ce silence qui unit toutes les personnes qui y assistent.

Ceci étant dit, on ne peut pas tellement en vouloir à Antoine d’avoir loupé une partie de l’événement… C’est grand (5km de diamètre), et il se passe quelque chose environ tous les deux mètres ; on ne peut pas tout voir en une semaine, c’est littéralement impossible. Chacun-e a sa propre histoire à Burning Man, c’est une expérience qu’il faut vivre pleinement, soi-même. Loin de moi donc l’idée de fustiger ce pauvre Antoine parce que j’estimerais qu’il n’a pas vécu sa semaine comme moi je l’entends. Ma critique porte surtout sur le choix des séquences montrées, en ce sens que si c’est réellement tout ce qu’il en a retenu, c’est bien triste. Et s’il répondait à un cahier des charges de France 5, ça l’est encore plus…

La conclusion du reportage constitue finalement le meilleur conseil que l’on puisse donner dans une discussion sur ce sujet : « Pour vraiment comprendre le Burning Man, il faut y aller« .

J’y suis allée, et j’y retournerai.    )°(

Une rencontre, un souvenir.

Une rencontre, un souvenir.
Photo : Pedro Sagüés

11.01.2014 – Je viens de visionner cette vidéo que je n’avais pas encore vue et qui me rend perplexe.

Il semble clair qu’Antoine a en fin de compte très bien compris l’esprit de Burning Man, et c’est pour ça que je m’interroge d’autant plus sur le décalage que j’ai ressenti. Si je penchais déjà en faveur de la théorie du cahier des charges de la chaîne, cette interview me pousse encore davantage dans ce sens. Pour autant je ne retire pas mes propos (malgré des réactions parfois très violentes), parce que j’estime toujours que le montage ne reflète pas une vision très objective. Oui, je sais, c’est l’expérience d’Antoine, ça n’est pas un documentaire purement objectif, et ça n’en avait pas la prétention. Mais la personne en charge du montage a bien du, à un moment donné, sélectionner des images et a quand même préféré montrer les tentatives à entrer dans un camp qui ne l’acceptera finalement pas plutôt qu’autre chose. Quand finalement une simple inscription pour le préciser (comme il y en a régulièrement) après la première rencontre aurait suffit à clôturer le sujet. Merci d’avoir pris le temps de lire ce petit ajout, à vous les studios.

PS :  Mon intervention à ce sujet dans l’émission « Allo la Planète » sur Le Mouv’, ça se passe ici, à partir de 15’30.
PS 2 : Ce billet a également été repris sur Konbini.

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