Vis ma vie d’intermittent-e.

Bruno Jaglé, musicien et papa barbu, commence la saison la plus active de l’année avec, comme moi, un goût bien amer collé au fond du palais. Son avis étant le mien, il a trouvé sa place sur la commode :

Ce n’est pas parce que je suis musicien intermittent du spectacle et que je défends ma profession que je n’ai pas conscience de l’insupportable situation de nombreux d’entre vous.

Il m’est arrivé de soutenir l’action de personnes qui gagnaient bien mieux leurs vies que moi, parce que je ne vois pas l’intérêt de les jalouser et de vouloir tout aligner par le bas. Pourquoi des personnes exsangues, surexploitées, maltraitées, méprisées s’en prennent-elles à d’autres personnes en difficulté plutôt qu’aux responsables de leur situation ?

Pourquoi tout ces commentaires haineux ?

Vous voudriez m’ôter mon droit de vivre décemment et d’élever mon enfant ? Pourquoi, exactement ?

Vous pensez vraiment que si j’arrête le spectacle, le déficit de la France va baisser ? Vos impôts vont baisser ? Votre patron vous paiera mieux ?

Vous pensez que je suis un fainéant et que je ne mérite pas mon salaire ?

J’ai travaillé dans les champs, étant jeune. Puis dans l’industrie métallurgique en Lorraine. Je n’ai jamais fait autant d’heures que depuis que je suis dans le spectacle…
Et quoi ? Si j’arrête le spectacle ? Les usines vont ouvrir à nouveau ? Les haut-fourneaux vont se rallumer ? Le tissage vosgien va reprendre ?

Le monde attend que le spectacle s’arrête pour reprendre une activité normale ?

Combien de village, de ville, de commerçants, d’hôteliers, de restaurateurs vivent de l’afflux des touristes étrangers ? Nous illuminons vos villes, vos monuments, vos places de village, vos campagnes, vos théâtres, vos opéras, vos cinémas, vos écoles… Croyez-vous vraiment que votre télévision suffira à remplir ce rôle ?

Pensez-vous que Versailles, sans ses grandes eaux, ses danseurs, ses chorégraphes, ses musiciens, aurait été Versailles ?

Je pourrais écrire des pages sur l’utilité réelle de notre rôle, et des pages sur les autres professions dont la précarité s’accroît de façon alarmante. Sur votre propre précarité grandissante, mais à quoi bon ? Visiblement, les grands manipulateurs ont gagné…

Cet été, je vais vous croiser et je vais forcément penser à toute ces remarques, à toute cette colère contre nous. Et pourtant je vais faire mon métier et vous offrir un moment de détente, de plaisir et de découverte, de mon mieux. Je vais essayer de faire rire vos enfants, de les faire rêver et d’élargir leur culture.

Et, à l’heure ou vous me crachez dessus, je continue de travailler sur mes instruments, de rédiger mes textes, de peaufiner mon spectacle pour que l’échange que nous aurons à ce moment-là soit de la meilleure qualité possible.

Bruno Jaglé.

 

Ça n’a pas du vous échapper, les discussions sur la réforme du statut d’intermittent sont au cœur des débats, et ils se déroulent, pour nous autres saltimbanques, pile en début de saison. L’occasion pour les grévistes de pouvoir réellement faire pression en menaçant d’annuler certains événements majeurs de l’été, et peut-être pour nous de sensibiliser notre public en direct – car si c’est probablement déjà trop tard pour cette fois, peut-être trouverons-nous du soutien pour la prochaine fois. Parce qu’on n’est pas dupes, il y aura une prochaine fois. Et une prochaine. Et une prochaine.
La vraie menace ce n’est pas tant la réforme que la suppression du statut, cette épée de Damoclès qui nous suit en permanence, en grande partie parce que les médias balayent le sujet à grands coups de raccourcis et de n’importe quoi. On se fait traiter d’assistés (et variantes plus vulgaires) par des gens qui ne savent même pas de quoi il s’agit, la plupart du temps. Et c’est très frustrant. Parce que tout ça est très complexe et, en plus, très mal relayé ; on entend tout et n’importe quoi. Et, en conséquence, les avis du quidam se fondent sur des rumeurs, des à-prioris, des « je ne suis pas sûr-e mais on m’a dit que », et c’est somme toute complètement normal. Noyez le poisson, désignez le bouc et laissez le reste se faire…

 

Photo : Charlotte Hénard

Photo : Charlotte Hénard

Lire aussi :

« Intermittents, faut-il s’entêter à réformer ce régime ? » – Libération

« Intermittents : les clés pour comprendre le conflit » – Europe 1