Se connecter, c’est tromper ?

Je ne porte pas une attention permanente à tout ce qui m’entoure.

Si tu m’as déjà vue fouler les pavés parisiens, tu sais que je sors rarement sans mes lunettes noires, ni le casque qui me permettra de caler mes pas au rythme de mon kif musical du moment (et si je trace, c’est que j’écoute Carbon Kevlar), tout en ignorant les élucubrations et râles de mes voisins de métro.
Je ne lève pas souvent le nez, ça me permet de compter les ronds de chewing-gums écrasés, ou de scruter les chaussures de mes congénères selon l’humeur. Tu imagines bien que j’ai bondi hors des miennes en relevant le museau pour tomber nez à nez avec non pas UN 4×3, mais un quai ENTIER placardé de cette affiche : 
Mes ex camarades de l’ISCOM ne manqueront certainement pas l’occasion de me tomber dessus pour me signifier que « hanlala mais t’es à la masse ou quoi ? C’est déjà la quatrième vague, pff, faut suivre ! » – Oui, ben j’y suis plus, moi, dans la pub, je ne lis plus Challenges et Stratégies, et je ne suis pas au fait des dernières agences hyper tendance, ZUT.
 

Ce qui m’a instantanément sauté aux yeux, c’est l’incohérence de leur axe de communication. 

À la lecture de l’accroche, j’ai d’abord cru à un genre de site de surveillance conjugale (cela dit, le WTF occasionné m’a poussée à m’intéresser de plus près à l’annonce – pari réussi ?). Puis j’ai lu le contenu de la pastille – futée, je respecte le sens de lecture, eh ouais – et me voilà les yeux écarquillés sur un quai de métro, à décrypter tant bien que mal ce machin rose dont j’espère que le graphiste était un stagiaire de première année. 
Donc ok, admettons que l’accroche et la pastille soient cohérentes. Quel est le message ? « Il est 18h, tu crois que ta femme est en réunion mais cette foutue garce est sûrement en train de se faire troncher par l’autre couillon de la compta qui lui tourne autour depuis 6 mois, certainement grâce à / à cause de ce site. » … ? Et donc … quoi ? Il faut vite se venger en s’inscrivant à son tour sur Ashley Madison point com… ? Mais…je…. hein ?!

Soit cette annonce est complètement foirée, soit je n’ai rien compris. 

Partons du principe que je n’ai rien compris. Imaginons que cela vienne simplement du fait que je ne fasse pas partie de la cible. Du tout, même : non seulement je ne suis pas mariée, mais en plus je suis fidèle. (QUI A DIT « Fidèle à ton célibat… » ??) 
Au-delà de l’aspect « piste mal exploitée », et sans même analyser le fait que l’on pointe (encore) la femme du doigt dans cette annonce et que merde-à-la-fin, il y a tout ce côté « Tromper c’est trop gégé, assumez ! – Viendez baiser sur les internets c’est trop chouette ! » qui me fait grimacer.

Je ne me leurre pas, je sais bien que derrière toute offre se cache une demande, et que les Ashley Madison de ce monde ne font que surfer sur une tendance sociétale. Seulement j’ai toujours trouvé un peu nul d’aller se taper une personne mariée et je condamne vivement la tromperie, surtout avec préméditation. De toute évidence, les gens mariés n’ont pas attendu Ashley Madison ou Gleeden pour tromper leur conjoint par le biais d’une rencontre online, seulement de là à l’afficher publiquement et avec les encouragements du jury ? 

 

Je te vois avec ton sourire un peu réprobateur, à me prendre pour une réac’ qui ne comprend rien à la modernité dans le couple. Tu te trompes. Je respecte tout à fait la polyamorie, le libertinage ou l’échangisme, chacun gère son couple comme il l’entend. Ce qui me froisse, moi, ce sont les manigances et les mensonges. Les modes de vie que je viens d’énoncer se vivent et s’acceptent à deux (et plus si affinités, du coup) – si tu approuves le fait que ton mec ou ta meuf aille voir ailleurs sous certaines conditions (ou aucune, après tout hein !), ça ne regarde que vous. Si en revanche ton conjoint te promet exclusivité et orgasmes pour aller les refiler à une autre dès que tu as le dos tourné, selon moi, ça le fait carrément moins.

En fait, ce qui me fait vraiment chier dans ce concept de rencontres, c’est le fait d’aller chercher l’aventure délibérément. Qui plus est avec quelqu’un d’également marié. À une époque où, si ton mariage ne te satisfait pas, tu as le droit de t’en défaire. 

 

Je suis relativement convaincue de l’impossibilité de ne vivre et de ne coucher qu’avec une seule et même personne toute sa vie.  

Je pense qu’à n’importe quel moment, on peut faire une rencontre qui nous fera vibrer et que ni moi, avec mes grands principes, ni personne n’en est à l’abri. Ne va pas croire que ça me réjouisse, je suis simplement réaliste. 

Mais entre gérer une rencontre qui fera basculer une relation, et se connecter discrètement à un site pour aller dénicher un nouvel organe sexuel avec lequel faire joujou, la nuance est claire. Le premier cas implique une bonne gestion dans l’instant, on n’est pas obligé de mener une double vie, tout le monde peut avoir un moment de faiblesse. Le second, en revanche, dénote un fond nettement plus sournois et moche : réorganiser sa vie dans le but unique et délibéré de tromper la confiance de son mari ou de sa femme pour se prouver je ne sais trop quoi. 

En réfléchissant à la question de savoir quel intérêt les gens mariés pouvaient bien avoir à chercher ce type de relation, la seule explication qui m’est venue tend vers l’aspect « discrétion ». Quoi de mieux pour ne pas se faire griller qu’un(e) partenaire dans le même cas de figure ? Quel(le) amant(e) sera plus à même de rester à distance et de ne pas virer psycho-bitch qu’une personne qui a autant à perdre que soi ? Raisonnement distingué.

À l’heure où certains prônent un modèle familial absolu en rabâchant des doctrines soit disant idéales, je trouve tout même particulièrement hypocrite de voir ce genre de communication encourageant l’adultère (bien hétérosexuel, pour le coup) placardées partout, tranquilles.
Certainement un nouveau coup des lobbys èlgébété.

Ces journalistes qui mélangent tout.

Je travaille. 

J’ai un job atypique, qui en regroupe plusieurs (et qui doit être très différent du tien, cher lecteur) : je danse dans des spectacles de feu. Mais pas que ; puisque mes collègues et moi-même avons pris le parti de nous débrouiller seuls (« sinon c’est trop facile »), je suis également en charge des chorégraphies, de la mise en scène et surtout de la communication. Car tu vois mon bichon, avant de décider de tout plaquer pour vivre ma vie de saltimbanque, j’ai fait des études de communication et de marketing qui me prédestinaient à me faire plein de fric dans ce beau secteur qu’est la publicité. Et puis un beau jour, mon avenir tout tracé m’a fait flipper : dévouer ma vie à mon agence, jongler entre ulcères et dépression chronique, contrainte d’évoluer dans un milieu de gens-à-mèches et de manipuler des devis à multiples zéros, c’était ma vision de l’enfer. Fuite, changement de cap, je te passe les détails mais 5 ans plus tard me voilà heureuse et fière d’entrer dans ma troisième année d’intermittente du spectacle indemnisée par l’Etat.
Fière pourquoi? Eh bien parce que laisse-moi te dire qu’au-delà de mon accomplissement personnel, ma peau plus douce et mes cheveux infiniment soyeux, devenir intermittent-e du spectacle c’est la croix et la bannière, et que j’ai trimé pendant trois ans pour y arriver. Trois ans durant lesquels j’ai vécu avec seulement 6000 €/an et un soutien inestimable de mes parents.

Alors, tu vois, quand je tombe sur ÇA : 
 …….
 
 
Ce n’est pas la première fois que je lis des conneries à ce sujet, et c’est la fois de trop. 
 

Faisons Le Point, donc.

Pour commencer, j’aimerais préciser qu’« intermittent-e du spectacle » n’est pas un métier, mais un régime. Je te l’ai dit plus haut, mon métier officiel, l’intitulé qui est imprimé noir sur blanc sur mes bulletins de salaire, c’est : « danseuse », parfois « comédienne ».
À quoi correspondent-ils, ces bulletins de salaire? Aux jours où je joue mes spectacles, soit 150 € net qui comptent pour 12h de travail. Parfois, on a de la chance et le lieu de jeu se trouve à une heure de Paris, on ne finit pas trop tard et on peut rentrer dormir chez soi en ayant effectivement fait 12h. Le plus souvent néanmoins, on roule quatre heures en moyenne dans la journée, on prépare le matériel, on installe notre espace (dans des conditions pas toujours évidentes parce qu’en tant qu’artiste tu n’es pas toujours considéré comme quelqu’un de respectable), on joue 40 min puis, après un bref moment d’échanges généralement positifs et encourageants avec notre public, on entame la désinstallation. Il peut être 15h, 18h, 23h, ou 3h du matin, qu’il fasse -5°C ou 33°C, il y aura toujours 1h30 de rangement derrière. La nuit est courte, le retour se fait en début de matinée, en tout et pour tout, j’ai été dédiée à mon métier pendant environ 24h, soit le double de ce pour quoi on me paye.
À quoi ne correspondent pas mes bulletins de salaire? Aux heures bénévoles que je dévoue aux répétitions, à la recherche chorégraphique, à la création, à tout le boulot qui vise à faire connaître ma compagnie. Ce qui me prend le reste de la semaine et qui permet à ma compagnie de grandir, en somme.
Inutile de dire que sans ces indemnités, il serait impossible pour qui que ce soit de se lancer professionnellement dans le spectacle à moins d’intégrer un projet déjà bien abouti. 

Pourquoi ? Parce que voilà comment ça fonctionne :

Pour pouvoir prétendre au fameux Graal de la Sainte-Feignasse, il te faut accumuler 507 heures de travail en 319 jours. Chaque mois, tu déclares à Pôle en bois ce que tu as gagné et surtout, combien d’heures tu as travaillé (le vieil adage selon lequel « le temps c’est de l’argent » na jamais pris autant de sens…). Une indemnité mensuelle calculée en fonction des heures travaillées te sera accordée durant 243 jours. Durant cette période, chaque fois que tu cumuleras 12h, elles seront reportées à la fin de ta période, ce qui va décaler la deadline fatidique des 243 jours. Si, au terme de ces 243 jours + X heures, tu n’as pas bouclé ces 507 heures : adieu veaux, vaches, cochons et indemnités, il te faut retrouver une période de 319 jours avec 507 heures de travail dedans. (Tu ne comprends rien ? C’est normal, ce n’est pas fait pour être simple – c’est te dire à quel point il faut déêtre chaud, au départ, pour se lancer.)
On peut se dire que justement, c’est super facile, à raison d’un contrat classique de 35h, tu les fais en 15 semaines et qu’on n’est pas payé à ne rien foutre le reste de l’année pour autant. Oui mais voilà, si tu te dis ça, c’est parce que, contrairement à moi, ton travail n’a rien d’artistique (ou de relatif à l’artistique, je pense notamment à nos précieux techniciens). Tu as un contrat un poil moins précaire que le mien, qui n’est finalement ni plus ni moins qu’un CDD de 12h. Si. En fait, imagine que pour chaque jour où tu te pointes au bureau, tu as passé un mois à démarcher, négocier, concilier, te préparer pour cette journée. Ce que toi tu fais entre chaque nouveau job, je le fais entre chaque nouveau contrat. Depuis le début, à chaque fois, sans relâche.
Dans sa lettre ouverte publiée sur facebook le 28 Octobre 2012, Jacques-Emmanuel Astor relève avec justesse :

Je ne connais pas d’assistant réalisateur, d’assistant caméra, d’ingénieur du son ou autres professionnels de la profession, qui ont choisi ce métier par confort du statut, je ne connais que des techniciens, artistes qui, tout jeune, ont choisi par passion ce mode de vie, sans connaître pour la plupart, les tenants et les aboutissants des calculs unedics à leur encontre. Non messieurs, mesdames les journalistes, au même titre que le journalisme, on n’entre pas dans ce métier par hasard, par intérêt, on y entre uniquement par envie, par passion, quitte à tirer un trait sur une vie classique, facile, rangée, confortable. Mais on l’assume, on ne revendique rien, on ne se plaint pas, on aspire juste à un peu plus d’objectivité de votre part.

Et c’est là l’essence même du débat. C’est la vraie différence entre eux et nous, celle qui fait que ça pleurniche inlassablement que « MÉ CAY PAS JUSTE » : j’aime profondément mon job. Je ne le pratique pas par nécessité mais par passion. Ma chance à moi, c’est d’avoir bossé pour presque rien pendant trois ans avant de célébrer mon premier paiement. C’est d’être fière tous les jours de nos accomplissements, et fière de participer à la culture.

Je ne nie pour autant pas les failles du système actuellement en place.  

Pour commencer, les employés de Pôle-Emploi ne sont pas formés pour nous répondre ou nous suivre, c’est un peu au petit bonheur la chance, et un renouvellement est toujours archi stressant parce qu’un petit rien du tout peut bloquer un dossier pendant des mois (huit, en ce qui me concerne…)
Les abus prolifèrent et rendent les pauvres conseillers P-E paranoïaques en plus d’être incompétents, ce qui n’aide pas.
Un abus en particulier, qui n’est pas l’apanage de tous les intermittents indemnisés mais qui mène pourtant à l’amalgame, ce sont par exemple ces chaînes de télévision qui recrutent sous des contrats intermittents des gens qui n’en sont pas. Chez TF1, on peut venir bosser de 8h à 18h tous les jours, en cumulant des heures qui ouvriront en quelques mois le droit aux indemnités. Merveilleux. Ça arrange évidemment les chaînes, parce que ces contrats à toute petite durée déterminée sont moins coûteux et ne les engagent pas sur le long terme ; et puis au final, qui va refuser ce genre de bénéfice, malgré le statut un peu précaire du CDD, d’autant plus en pleine période de crise ? Personne, jamais. Comme pour le travail au noir, « si on ne le prend pas, un autre le prendra, autant en bénéficier en attendant un CDI (qui ne viendra jamais) » ; …je comprends. Je blâme d’ailleurs évidemment les employeurs bien plus que les employés.
Une réforme intelligente sur le statut consisterait à appuyer ce dernier point : affiner les contrôles et sanctionner ces employeurs abusifs, de manière à ce que leur employés puissent jouir d’un contrat adapté  et nettement plus stable d’une part, et pour que les avantages de l’intermittence ne bénéficient qu’à ceux pour qui il a été créé.
Malheureusement, il paraît plus simple de faire disparaître le vilain petit canard et l’on lutte perpétuellement contre les menaces de suppression du statut, sans lequel, personnellement, je ne saurai plus bien quoi faire. 

Je ne veux pas vous laisser amers, alors clôturons le sujet par le LOL que nous a offert Klaire le 30 octobre 2012.