« Air Bonnie Li », un trip-hop envoûtant et engagé.

Extrait du clip de

Bonnie Li est une chanteuse-performeuse de Trip-Hop-Électro. Depuis ses débuts, elle opérait seule en one-woman-band, munie d’un sampleur, de micros, de quelques instruments loufoques, d’une loopstation et de sa voix captivante. Mais en 2013 le projet a évolué, et elle partage désormais la scène – et la création – avec Elia M., son live «Machine-Man» de talent.

Nous nous sommes rencontrées au détour d’une convention de tatouages en 2011, et c’est en discutant avec elle que j’ai découvert son travail. Je me suis ruée sur son premier EP (« Short Stories vol.1 », 2010), et j’ai eu la chance de découvrir le second en avant-première avant sa diffusion officielle (« Short Stories vol.2 », 2011), ce qui m’a naturellement poussée à lever mes fesses de mon fidèle canapé pour aller voir la version live.
Spoiler alert : j’ai pris une claque.

Sa musique, ses valeurs et son engagement en font une artiste complète à l’univers unique, qui mérite d’être diffusée. Rencontre avec Bonnie au jardin du Luxembourg à l’occasion de la sortie de son dernier EP « Plane Crash », pour parler de tout ça sous le soleil :

Hey Bonnie, long time no see – tu peux nous faire un récap’ de ton background ?
Hey ! Je suis née en France mais j’ai passé mon enfance à Hong Kong jusqu’à mes 16 ans. Puis j’ai passé quelques années à San Francisco, ville pilier d’un mouvement qui fera partie intégrante de mon mode de vie par la suite mais où j’étais très malheureuse à l’époque (j’avais assez mal vécu le choc des cultures, et je me sentais isolée et loin de tout dans la Silicon Valley !) J’ai ensuite débuté des études d’Anthropologie et de Musicologie des pays de l’Asie du Sud-Est au Canada (Montréal) avant de me balader du côté de Berlin et de décider de m’installer en France.

Comment tu te définis ?
Queer, out et fière !

Comment as-tu commencé la musique ?
En fait je ne sais pas … depuis gamine j’écrivais dans un journal, mais quand je me relisais, je trouvais ça chiant et inintéressant – donc je me suis dit qu’à la place je devrais peut-être écrire des chansons. J’ai développé ça au Québec, pendant mes études. Tout ça s’est orchestré autour de mes rencontres, lorsque je vivais dans une sorte de loft/squat entourée de musiciens, performers artistes, plasticiens, ….dealers ! (rires) J’ai trouvé ça très riche et mes styles musicaux ont évolué là-bas aussi. J’ai grandi avec MTV à Hong Kong, ce qui ne me satisfaisait pas vraiment, mais je me rendais souvent en Chine et à ces occasions j’ai découvert l’Opéra classique Chinois, que j’ai beaucoup écouté. J’adorais, c’est à la fois tellement kitch et génial, et puis toute cette culture du travestisme m’a beaucoup plu aussi. 
Puis je suis venue a la folk, au jazz … Nina Simone, Billie Holiday … avec leur destins tragiques ! Ce sont aussi elles qui m’ont amenée au féminisme.
Au Québec je me suis orientée sur le rock psyché alternatif, style The Velvet Underground, donc assez différent de ce dans quoi je baignais avant. Toutes ces influences se sont mélangées dans ma tête et se sont collées à mes textes.

J’ai l’impression que ton dernier EP est plus dark et qu’il prend une dimension plus engagée (notamment avec ‘Mallory’ ou tu abordes implicitement le sujet d’une relation lesbienne) …
Effectivement oui, l’ambiance est beaucoup plus lourde dans les tracks. La musique c’est un peu comme une thérapie pour moi, j’ai tourné la page sur une période très douloureuse de ma vie personnelle qu’il fallait que je vomisse avec cet EP, d’une belle façon j’espère. :) Dans le morceau ‘Mallory’ je parle de la rencontre avec cette fille paumée mais talentueuse, et de mon envie de la sortir de cet état et du milieu salace dans lequel elle évoluait. La chanson parle d’amour en effet mais pas forcément d’une relation amoureuse. En fait j’ai shooté et dirigé le clip de cette façon pour laisser le spectateur se faire sa propre idée, car au final s’il interprète le track comme une ‘relation lesbienne explicite’ et que des personnes s’y identifient, ça me va aussi !

Bonnie Li + Elia M. = AIR BONNIE LI

Depuis que tu bosses avec Elia, je trouve que ta musique et surtout tes performances scéniques ont pris une ampleur de dingue. Est-ce que ça a été bizarre ou difficile pour toi de passer d’un projet féminin solo un duo avec un homme ?
Non, j’étais prête pour ça. J’ai mis du temps à « m’accoupler » avec quelqu’un parce que je suis assez control freak et que déléguer du travail si personnel s’était avéré très compliqué par le passé. C’est très enrichissant de tourner en solo, mais j’y ai aussi vu mes limites. Je me suis demandé ce que je faisais vraiment : performance, ou musique ? Au début le projet était DIY et expérimental, j’ai commencé en me lançant sur scène comme sur un ring ! Je voulais me battre, tout donner, tu vois ? C’était décousu mais à la fois joyeux et festif. Je me baladais entre les gimmicks que le public me donnait ou qui me venaient des gens que je rencontrais, c’est aussi ce qui a donné cette construction chaotique. Je m’éparpillais sur scène, je perdais le contact avec le public parce que je devais tout gérer en même temps ; c’était très bien au début parce que ça a un coté punk (que j’assume totalement), mais je me suis dit … si tu veux t’exprimer comme chanteuse, musicienne, performeuse, et femme, il te faut un background solide sur scène.
Depuis … j’ai mûri, j’ai vieilli, je peux officiellement le dire j’ai 30 ans, je suis vieille ! Je sais maintenant ce que je veux faire et où je vais. La rencontre avec Elia s’est faite naturellement, par des ami-e-s. Il vient du milieu des Free Parties et du Hardcore mais il a aussi un gros bagage Rock et Noise ! Dès qu’on nous a présentés, on a super bien accroché humainement, et ça s’est fait facilement. Il a un coté très cool donc ça ne l’emmerde pas de me laisser faire mes trucs. Il s’occupe donc de l’instru en live, et moi j’ai plus qu’a gérer les voix et un peu de sampler.
La dimension live est importante parce qu’on n’est pas synchronisés ; je dois donc être concentrée et à son écoute pour que toutes les machines soient calées. Sa place est primordiale et en même temps je reste front woman, c’est un bel équilibre !

Donc ça n’a rien changé par rapport à ta première idée du projet ?
En fait je ne me rendais pas compte d’à quel point je pouvais pousser le projet. Avant je n’allais pas au bout de mes gestes et de mes pensées, j’étais frustrée, mais maintenant tout est possible ! Ça m’a apporté encore plus de confiance sur scène. Le contrecoup c’est que parfois je m’oublie en lui faisant trop confiance ! Avant je checkais tous mes trucs et maintenant il arrive que je me laisse un peu aller…oups !

J’imagine que vous partagez les mêmes valeurs ?
Oui c’est aussi pour ça que ça marche aussi bien. On fait pas mal de concerts avec un engagement queer ou féministe derrière et il est extrêmement à l’aise avec tout ça. Et tant mieux parce que c’est très important pour moi.

Je vois que tu tournes de plus en plus, même à l’étranger (kudos) – Est-ce que tu cherches à te produire dans des events importants ou préfères-tu viser des events plus underground ?
Je suis ouverte à tout en fait. Si j’aime le concept, les gens, qu’on a la même philosophie ou que je sens simplement qu’il y a un propos intéressant, quelque chose à faire … j’irai. Je me fous de la structure ; on joue dans des squats comme pour Madame Figaro ! Sans avoir une (ou plusieurs) boites de booking, c’est de toutes manières difficile d’être programmée sur des gros festivals ; en autoprod et sans l’aide d’un tremplin, t’es juste pas bookée. C’est donc plus par manque de structure que de désir perso que ça ne se fait pas. D’ailleurs, on est à la recherche d’un label !

Tu serais capable de refuser un gig ? Pour le FN par exemple …
Ouais. Ouais. Ça, ouais ! (rires)

PLANE-CRASH EP cover © Marie Magnin

PLANE-CRASH EP cover
© Marie Magnin

C’est quoi la suite pour AIR BONNIE LI ?
Quelques dates avant l’été* qu’on va essayer de capter pour avoir de l’actu vidéo live plus récente (ça nous manque un peu). On passera notamment par la Hollande au Counter Culture Festival pour la deuxième fois ! C’est un festival gratuit, eco-friendly, gay-friendly, queer, punk, ragga … tout est mélangé et l’ambiance est géniale ! On est super contents, si on peut amener de l’art pour peu ou rien … c’est important pour nous. C’est aussi pour ça que je pense déménager de Paris, peut-être rejoindre ma chérie à Berlin. J’ai commencé le projet là-bas, c’est une ville qui m’a séduite dès le début. Mais bon pour le moment Elia est bien à Paris – on est dans une relation classique et hétéronormée comme je les vomis mais que je dois accepter ! (rires) Cela dit les nouvelles technologies devraient pouvoir nous permettre de trouver un arrangement.
Bref on tourne « Plane Crash » pour cet été mais en termes de créations je suis déjà sur autre chose. Je compte sortir un truc à la rentrée, sûrement encore sur un format d’EP (le quatrième donc) qui finalement me convient bien et qui devrait avoir un peu plus de tracks que le dernier. Et puis si tout roule, l’album en 2016 !

Et les prochains thèmes que tu voudrais aborder ?
Le statut de la femme dans nos sociétés, les relations amoureuses par correspondance, et la photosensibilisation :)

Tu as envie d’ajouter quelque chose ?
L’important c’est qu’on se sente bien dans ce qu’on fait sans juger les autres en fait. Je suis encore naïve, j’ai envie de croire que les gens sont bons et que l’humain est bon ! (rires) Amen !
Définitivement queer, for ever and ever – be yourself !

* Retrouvez Bonnie Li en live :

2 mai : El Diablo, Lille (59)
15 mai : File 7, Magny le Hongre (77)
30 mai : Counter Culture Festival, Utrecht (NL)
5 juin : La Boule Noire, Paris (75)

À écouter, découvrir, partager, ce que vous voulez :

En écoute sur : BandcampiTunes Air Bonnie LiSoundCloud

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Plus d’infos : « Plane Crash », chronique sur trip-hop.net

Vis ma vie d’intermittent-e.

Bruno Jaglé, musicien et papa barbu, commence la saison la plus active de l’année avec, comme moi, un goût bien amer collé au fond du palais. Son avis étant le mien, il a trouvé sa place sur la commode :

Ce n’est pas parce que je suis musicien intermittent du spectacle et que je défends ma profession que je n’ai pas conscience de l’insupportable situation de nombreux d’entre vous.

Il m’est arrivé de soutenir l’action de personnes qui gagnaient bien mieux leurs vies que moi, parce que je ne vois pas l’intérêt de les jalouser et de vouloir tout aligner par le bas. Pourquoi des personnes exsangues, surexploitées, maltraitées, méprisées s’en prennent-elles à d’autres personnes en difficulté plutôt qu’aux responsables de leur situation ?

Pourquoi tout ces commentaires haineux ?

Vous voudriez m’ôter mon droit de vivre décemment et d’élever mon enfant ? Pourquoi, exactement ?

Vous pensez vraiment que si j’arrête le spectacle, le déficit de la France va baisser ? Vos impôts vont baisser ? Votre patron vous paiera mieux ?

Vous pensez que je suis un fainéant et que je ne mérite pas mon salaire ?

J’ai travaillé dans les champs, étant jeune. Puis dans l’industrie métallurgique en Lorraine. Je n’ai jamais fait autant d’heures que depuis que je suis dans le spectacle…
Et quoi ? Si j’arrête le spectacle ? Les usines vont ouvrir à nouveau ? Les haut-fourneaux vont se rallumer ? Le tissage vosgien va reprendre ?

Le monde attend que le spectacle s’arrête pour reprendre une activité normale ?

Combien de village, de ville, de commerçants, d’hôteliers, de restaurateurs vivent de l’afflux des touristes étrangers ? Nous illuminons vos villes, vos monuments, vos places de village, vos campagnes, vos théâtres, vos opéras, vos cinémas, vos écoles… Croyez-vous vraiment que votre télévision suffira à remplir ce rôle ?

Pensez-vous que Versailles, sans ses grandes eaux, ses danseurs, ses chorégraphes, ses musiciens, aurait été Versailles ?

Je pourrais écrire des pages sur l’utilité réelle de notre rôle, et des pages sur les autres professions dont la précarité s’accroît de façon alarmante. Sur votre propre précarité grandissante, mais à quoi bon ? Visiblement, les grands manipulateurs ont gagné…

Cet été, je vais vous croiser et je vais forcément penser à toute ces remarques, à toute cette colère contre nous. Et pourtant je vais faire mon métier et vous offrir un moment de détente, de plaisir et de découverte, de mon mieux. Je vais essayer de faire rire vos enfants, de les faire rêver et d’élargir leur culture.

Et, à l’heure ou vous me crachez dessus, je continue de travailler sur mes instruments, de rédiger mes textes, de peaufiner mon spectacle pour que l’échange que nous aurons à ce moment-là soit de la meilleure qualité possible.

Bruno Jaglé.

 

Ça n’a pas du vous échapper, les discussions sur la réforme du statut d’intermittent sont au cœur des débats, et ils se déroulent, pour nous autres saltimbanques, pile en début de saison. L’occasion pour les grévistes de pouvoir réellement faire pression en menaçant d’annuler certains événements majeurs de l’été, et peut-être pour nous de sensibiliser notre public en direct – car si c’est probablement déjà trop tard pour cette fois, peut-être trouverons-nous du soutien pour la prochaine fois. Parce qu’on n’est pas dupes, il y aura une prochaine fois. Et une prochaine. Et une prochaine.
La vraie menace ce n’est pas tant la réforme que la suppression du statut, cette épée de Damoclès qui nous suit en permanence, en grande partie parce que les médias balayent le sujet à grands coups de raccourcis et de n’importe quoi. On se fait traiter d’assistés (et variantes plus vulgaires) par des gens qui ne savent même pas de quoi il s’agit, la plupart du temps. Et c’est très frustrant. Parce que tout ça est très complexe et, en plus, très mal relayé ; on entend tout et n’importe quoi. Et, en conséquence, les avis du quidam se fondent sur des rumeurs, des à-prioris, des « je ne suis pas sûr-e mais on m’a dit que », et c’est somme toute complètement normal. Noyez le poisson, désignez le bouc et laissez le reste se faire…

 

Photo : Charlotte Hénard

Photo : Charlotte Hénard

Lire aussi :

« Intermittents, faut-il s’entêter à réformer ce régime ? » – Libération

« Intermittents : les clés pour comprendre le conflit » – Europe 1