Beautés noires : La femme noire et le white gaze

Lecture intéressante et importante.

Mrs. Roots

[Trigger Warning/Avertissement : agressions sexuelles, violence, spoile]

Si vous suivez How to get away with murder, vous n’avez pas manqué la scène marquante où l’héroïne se démaquille et se dévêtit de tous ces apparâts pour se révéler à elle-même dans son miroir. Cette scène a énormément tourné sur les réseaux sociaux entre les femmes noires. Mais pourquoi ? En quoi la mise à nu d’une femme noire devant son miroir, ôtant sa perruque, est-ce significatif ?

La beauté noire a toujours été synonyme d’une laideur imposée, à l’opposée des modèles de beauté blancs véhiculés en Occident. Cette condamnation d’une beauté noire qui serait forcément laide, autre, est bien sûr l’une des productions d’un système raciste, notamment dans la représentation coloriste des diasporas noires : une femme métisse sera toujours plus mise en avant, plus acceptable selon les critères de beauté en vigueur, qu’une femme noire à la peau foncée. J’avais…

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Humour, oppression et bingo.

Si vous me suivez sur Facebook et/ou Twitter, vous m’avez certainement déjà vue aborder ce vaste et ô combien merveilleux thème qu’est l’humour.
C’est un sujet complexe et difficile à cerner, je le concède. Cependant, il est absolument inévitable de se voir donner des leçons d’humour lorsque l’on fait remarquer à quelqu’un-e que sa blague est [rayer les mentions inutiles] pas drôle – à chier – stigmatisante – clichée – sexiste – raciste – bref, oppressante. Là, tout de suite, de grand-e-s expert-e-s viennent à tour de rôle : 1. t’expliquer la vie avec un ton bien condescendant, 2. te donner la casquette du/de la rabat-joie, 3. chougner qu’on ne peut plus rien dire, où-va-le-monde-ma-bonne-dame-je-vous-le-demande.

C’est comme ça qu’est né ce petit bingo. Ça et aussi parce que je m’ennuyais tout à l’heure. (Nous DMions avec @lactualaloupe, et paf. Je la remercie d’ailleurs bien chaleureusement pour son aimable participation.)

 

Au risque de vous décevoir (ou de vous soulager), je ne vais pas disserter beaucoup plus sur ce sujet. D’autres l’ont fait avant moi, et l’ont très bien fait. Je vous invite donc plutôt à les lire, à réfléchir et à vous faire votre propre opinion. La mienne continue d’évoluer, c’est un chemin particulièrement sinueux que celui de changer certaines facettes d’un mode d’expression lorsqu’elles sont aussi profondément ancrées dans une société. Mais charité bien ordonnée commence par soi-même, paraît-il. Entre nous, je pense sincèrement qu’une fois qu’on a mis le nez dans le merdier des oppressions systémiques, on ne peut simplement plus rire des mêmes choses…ce qui, contrairement aux idées reçues, ne veut pas dire « ne plus rire du tout ».

Démonstration avec cette liste de lecture géniale :

      « L’humour pour les nuls » et « L’humour est une arme« , sur le blog Égalitariste.

      « L’humour est une chose trop sérieuse« , sur le blog Une heure de peine.

      « Desproges et Coluche : Stop à l’instrumentalisation de l’humour noir et du second degré« , sur le blog Acontrario.

 

 

Vis ma vie d’intermittent-e.

Bruno Jaglé, musicien et papa barbu, commence la saison la plus active de l’année avec, comme moi, un goût bien amer collé au fond du palais. Son avis étant le mien, il a trouvé sa place sur la commode :

Ce n’est pas parce que je suis musicien intermittent du spectacle et que je défends ma profession que je n’ai pas conscience de l’insupportable situation de nombreux d’entre vous.

Il m’est arrivé de soutenir l’action de personnes qui gagnaient bien mieux leurs vies que moi, parce que je ne vois pas l’intérêt de les jalouser et de vouloir tout aligner par le bas. Pourquoi des personnes exsangues, surexploitées, maltraitées, méprisées s’en prennent-elles à d’autres personnes en difficulté plutôt qu’aux responsables de leur situation ?

Pourquoi tout ces commentaires haineux ?

Vous voudriez m’ôter mon droit de vivre décemment et d’élever mon enfant ? Pourquoi, exactement ?

Vous pensez vraiment que si j’arrête le spectacle, le déficit de la France va baisser ? Vos impôts vont baisser ? Votre patron vous paiera mieux ?

Vous pensez que je suis un fainéant et que je ne mérite pas mon salaire ?

J’ai travaillé dans les champs, étant jeune. Puis dans l’industrie métallurgique en Lorraine. Je n’ai jamais fait autant d’heures que depuis que je suis dans le spectacle…
Et quoi ? Si j’arrête le spectacle ? Les usines vont ouvrir à nouveau ? Les haut-fourneaux vont se rallumer ? Le tissage vosgien va reprendre ?

Le monde attend que le spectacle s’arrête pour reprendre une activité normale ?

Combien de village, de ville, de commerçants, d’hôteliers, de restaurateurs vivent de l’afflux des touristes étrangers ? Nous illuminons vos villes, vos monuments, vos places de village, vos campagnes, vos théâtres, vos opéras, vos cinémas, vos écoles… Croyez-vous vraiment que votre télévision suffira à remplir ce rôle ?

Pensez-vous que Versailles, sans ses grandes eaux, ses danseurs, ses chorégraphes, ses musiciens, aurait été Versailles ?

Je pourrais écrire des pages sur l’utilité réelle de notre rôle, et des pages sur les autres professions dont la précarité s’accroît de façon alarmante. Sur votre propre précarité grandissante, mais à quoi bon ? Visiblement, les grands manipulateurs ont gagné…

Cet été, je vais vous croiser et je vais forcément penser à toute ces remarques, à toute cette colère contre nous. Et pourtant je vais faire mon métier et vous offrir un moment de détente, de plaisir et de découverte, de mon mieux. Je vais essayer de faire rire vos enfants, de les faire rêver et d’élargir leur culture.

Et, à l’heure ou vous me crachez dessus, je continue de travailler sur mes instruments, de rédiger mes textes, de peaufiner mon spectacle pour que l’échange que nous aurons à ce moment-là soit de la meilleure qualité possible.

Bruno Jaglé.

 

Ça n’a pas du vous échapper, les discussions sur la réforme du statut d’intermittent sont au cœur des débats, et ils se déroulent, pour nous autres saltimbanques, pile en début de saison. L’occasion pour les grévistes de pouvoir réellement faire pression en menaçant d’annuler certains événements majeurs de l’été, et peut-être pour nous de sensibiliser notre public en direct – car si c’est probablement déjà trop tard pour cette fois, peut-être trouverons-nous du soutien pour la prochaine fois. Parce qu’on n’est pas dupes, il y aura une prochaine fois. Et une prochaine. Et une prochaine.
La vraie menace ce n’est pas tant la réforme que la suppression du statut, cette épée de Damoclès qui nous suit en permanence, en grande partie parce que les médias balayent le sujet à grands coups de raccourcis et de n’importe quoi. On se fait traiter d’assistés (et variantes plus vulgaires) par des gens qui ne savent même pas de quoi il s’agit, la plupart du temps. Et c’est très frustrant. Parce que tout ça est très complexe et, en plus, très mal relayé ; on entend tout et n’importe quoi. Et, en conséquence, les avis du quidam se fondent sur des rumeurs, des à-prioris, des « je ne suis pas sûr-e mais on m’a dit que », et c’est somme toute complètement normal. Noyez le poisson, désignez le bouc et laissez le reste se faire…

 

Photo : Charlotte Hénard

Photo : Charlotte Hénard

Lire aussi :

« Intermittents, faut-il s’entêter à réformer ce régime ? » – Libération

« Intermittents : les clés pour comprendre le conflit » – Europe 1

La culture bouillonne

Bfd3yvuIgAA5fD2Quand j’ai vu passer les premiers tracts des Journées de retrait de l’école, je me suis dit que ça n’augurait rien de bon. Je me suis demandé quel impact ça pourrait avoir, jusqu’où on pouvait pousser la désinformation. On a eu la réponse quelques semaines plus tard avec l’histoire des sms qui racontaient à des parents crédules qu’on apprendrait aux enfants à se masturber en classe. La mauvaise foi et les informations fausses sont accueillies en liesse par le comité des Manif pour tous & friends – « Chouette, encore un truc nul à faire circuler, on pensait pas qu’on trouverait plus con que nos slogans anti-mariage, mais on va pouvoir s’amuser avec le djendeur….le jendère….le jondeur….la théorie là ! »
Bien conscients qu’ils n’arriveraient à rien avec la vérité, les militants en herbe et en mocassins propagent des mensonges, notamment sur les questions du programme de l’ABCD de l’égalité dans les écoles. On voudrait donc supprimer toutes les différences entre les garçons et les filles et les forcer à être homosexuels, ou encore obliger un petit garçon à être coiffeur alors qu’il voudrait être maçon, comme l’expliquait Ludovine de la Rochère avec conviction sur le plateau du Grand Journal début février, démontrant habilement aux téléspectateurs à quel point elle n’a définitivement rien compris. Marrant comme on retrouve les mêmes méthodes de désinformation chez les partis d’extrême droite. Coïncidence oui, bien sûr, on va dire ça.

Bref, des conneries qui ont le don de me faire rire et de m’agacer à la fois, on leur accordera au moins ce mérite.
Ça me fait rire quand je les vois se ridiculiser (c’est-à-dire souvent). Là où je m’agace ou me mets carrément en colère, c’est quand j’en relève l’impact.

Je n’en ai pas encore parlé ici mais depuis la rentrée, je participe avec SOS Homophobie aux interventions en milieu scolaire. Les établissements contactent l’association s’ils sentent qu’il y a un besoin dans leur collège ou lycée, et nous nous déplaçons bénévolement en binômes (avec parfois un-e ou deux observateurs-trices en formation) pour animer un débat dans les classes. Pour information, les classes visitées vont de la 4ème à la Terminale. D’ailleurs, devinez quoi ? Les Terminales sont beaucoup plus blasé-e-s sur l’évolution des mentalités que les collégien-ne-s. Parce que chez elleux c’est déjà construit, et qu’il est plus difficile de déconstruire quelque chose qui s’est solidifié au fil des années que de proposer des alternatives pendant la mise en place de tous les stéréotypes. C’est pas moi qui le dis là, ce sont les élèves. Nous engageons avec eux des discussions, au fil desquelles nous abordons différents modes d’oppressions pour les mettre en parallèle. C’est d’ailleurs souvent lorsqu’on en arrive au sexisme que l’on voit à quel point les stéréotypes sont déjà massivement établis, et ce pour les 4ème comme pour les Terminales. Loin de forcer tous les élèves à être homosexuel-le-s ou à changer d’identité, nous les encourageons surtout à se respecter et à se comprendre : on a le droit d’être mal a l’aise devant l’homosexualité, mais ce n’est pas une raison pour devenir violent-e, méprisant-e, ou insultant-e.
Pour en revenir à l’impact que peut avoir la désinformation des adultes sur les plus jeunes, on entend parfois un slogan LMPT sortir de la bouche des élèves. Et on sait parfaitement dire quand ça ne vient pas d’eux : ils sont absolument incapables de développer leur idée au delà du slogan.

Et puis dernièrement, un ami qui a une compagnie de spectacles m’a relaté une anecdote à ce sujet qui a attiré mon attention. Nous en avons parlé et il a accepté de répondre à quelques questions pour que j’en relate les faits ici :

Le spectacle en question existe et tourne depuis mars 2009. Ils sont quatre sur scène, « enfermés » dans un espace qui est représenté par un parquet qui rapetisse jusqu’à la fin. « On est là et on a des interactions, par le jonglage, la parole, le physique. Notamment, il y a beaucoup de travail autour des mains, et sur l’action de poser une main, sur soi, sur quelqu’un. C’est un truc abstrait qui évoque beaucoup de codes sociaux (la gifle, la tape dans le dos, la caresse, la poignée de main, repousser quelqu’un, etc.). On joue beaucoup avec ça dans plusieurs séquences disséminées dans le spectacle. Au fur et à mesure que le spectacle avance, elles sont moins cool et plus violentes, plus invasives. Le fait de se toucher est plus ressenti comme une agression, une transgression de l’espace personnel (attention : c’est un toucher social, pas sexuel).»

Jusque là, pas de quoi s’alarmer. Sauf qu’au milieu de ces échanges entre les personnages se glisse un baiser. Un baiser entre deux hommes, les protagonistes étant tous de sexe (et de genre) masculin. « Le baiser est donc une action parmi d’autres, au milieu de cette chorégraphie de mains. C’est une transgression très forte de l’espace personnel de quelqu’un que de l’embrasser de façon imprévue. C’est donc pour ça qu’il est là, pour atteindre cet extrême. C’est un point d’orgue du spectacle, un moment ou on commence vraiment à manquer d’espace personnel. » Eric ajoute également que le fait d’intégrer un baiser dans les échanges n’a pas de vocation militante. D’ailleurs, l’artiste qu’il embrasse à ce moment-là le repousse violemment ; ils ne se mettent pas soudain à forniquer devant le public, s’il est besoin de le préciser.

Ce spectacle est catégorisé « tous publics ». La compagnie a donc pour habitude de se produire face à un public familial, et parfois face à des classes lors de représentations scolaires. Ils n’avaient jusqu’alors eu que de très rares soucis, généralement plutôt liés à un passage de « fausse nudité » (Éric baisse son pantalon et se retrouve nu, mais penché en avant et de face – autant dire qu’on ne voit rien si ce n’est un dos et des pieds, damned), qui avait notamment, une fois, choqué une famille très pratiquante. Sinon, de manière générale, les plus jeunes se contentent d’un « baaaaah » de dégoût au moment du bisou, et puis on passe à autre chose. Je dis bisou et pas baiser, parce qu’ils ne mettent même pas la langue, les nuls. « Globalement soyons honnêtes, ça se passe toujours bien. Les fois ou ça ou le nu passe mal, on s’en souvient car c’est une minorité. »

Seulement, lors des représentations scolaires à Orléans début février, la compagnie a fait face à un événement inhabituel : au milieu du spectacle, pendant un solo qui prend place quelques minutes après le fameux bisou, une partie du public s’est levée pour sortir (deux classes et leurs instituteurs respectifs). « À ce moment, on ne sait pas trop pourquoi il se passe ça, on pense plutôt à un truc pratique genre un bus qui doit partir (ça parait dingue mais ça nous est déjà arrivé). » Ce n’est qu’après le spectacle, en discutant avec une institutrice encore présente et avec le directeur du théâtre que l’explication est lâchée : les deux instituteurs qui ont fait sortir leurs classes font partie d’une école catholique, et c’est le bisou qui a provoqué leur décision de priver leurs élèves de la fin du spectacle. Ce faisant, ils ont non seulement perturbé le rythme du spectacle («30 mômes entre 6 et 9 ans qui se lèvent dans le noir, avec les sièges à battants, etc. ») mais fait planer des questionnements sur les gamins qui sont restés et qui se sont de fait demandés quel pouvait bien être le déclencheur de cette réaction désolante.

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Le lendemain, pendant l’échauffement, une responsable du théâtre vient chercher les artistes pour les prévenir qu’il y a sur le parvis des parents qui dissuadent des classes d’assister à la représentation du jour. Une mère convainc deux groupes avant qu’Eric ne puisse venir discuter avec elle du problème. Son enfant, qui avait donc assisté au spectacle et au départ de ses camarades, lui aurait relaté des scènes d’hommes nus qui se tapent dessus sans qu’on sache pourquoi. Pour avoir vu le spectacle, je ne saurai que trop recommander à cette dame d’emmener son enfant chez un bon ophtalmo mais admettons. Pour Eric,comme pour moi-même, bien que le gosse n’ait pas relevé le bisou problématique (comme quoi, hein), « sans la sortie des deux classes, le spectacle n’aurait pas été perçu de la même manière par ceux qui sont restés. Une classe qui sort, cela crée directement une situation où « il y a un problème », et les enfants ne sont pas neuneus, même à 6 ans ils perçoivent cette tension. Et je dirais même qu’il reçoive le message qu’il y a quelque chose de « mal » dans le spectacle (la preuve, d’autres maître-sse-s sont sorties) (…) En résumé, selon moi, sans la sortie des cathos, le spectacle n’aurait pas été regardé comme « bizarre » ou « mal » par les enfants, il n’y aurait pas eu de retours négatifs, et de toutes façons cette mère de famille n’aurait pas géré les retours comme ça si elle n’avait pas entendu dire que des classes s’étaient barrées. »

Une conclusion étayée par un constat simple : « Une telle avalanche de débilité, ça ne nous était jamais arrivé. »

Quelques jours plus tard, je voyais passer ce message sur le facebook de la Cie Interligne :

Spectacle « Quand même » annulé !
« Ce mail pour vous informer que la représentation de « Quand Même ! » demain 13 février 2014, est annulée. Des groupuscules d’extrême droite ont fait pression et menacé le rectorat pour que la représentation n’est pas lieu. Étant donné le contexte actuel et voulant préserver la sécurité des collégiens (il s’agissait d’une représentation scolaire), nous avons donc été obligés d’annuler. Nous espérons que cette représentation sera reportée à une date ultérieure. Merci d’en prendre note !
Et pour info, voici la présentation de ce « dangereux » spectacle : « Envie de parler de nous, de notre condition de femmes, de créatrices et d’héritières de 68, mais pas seulement…Un spectacle drôle et mordant, optimiste et méchant, corrosif et libre ! Libre dans le ton, où nous évoquons pêle-mêle les mythes, les inégalités, la violence faite aux femmes, la psychanalyse, l’éducation, la sexualité, l’émancipation, la religion… et dans la forme où nous mêlons théâtre, chansons, musiques, textes d’auteurs et écriture personnelle. Devant l’ampleur du sujet et des sources, il a été fait le choix d’une parole d’aujourd’hui, intime. Un hymne aux femmes par deux femmes.

Les actions de propagande des extrémistes touchent maintenant à la culture… On parle désormais d’interdire des livres dans les bibliothèques ou de les changer de rayon, on attaque les sites d’informations pour les jeunes en questionnement qui ne peuvent pas toujours se référer à l’environnement familial pour discuter de leur sexualité (parfois c’est juste tabou, parfois c’est carrément mal vu voire interdit), et puis on veut forcer les gamins à louper un jour d’école de temps en temps, pour appuyer le militantisme mal placé des parents.

Et après ça vient nous parler de manipulation des enfants… ben tiens.

Rappelez-moi juste ce que font les dictateurs de la culture lorsqu’ils prennent le pouvoir?

« Dictature socialiste », vous êtes sûrs?

Lire aussi :

« Les catholiques intégristes de Civitas veulent empêcher la diffusion du film Tomboy sur Arte » – Slate

« Rumeurs sur la « théorie du genre » : un proviseur annule une sortie théâtrale »

Moi aussi, j’ai dormi chez l’homme qui brûle.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’une des expériences les plus dingues que j’aie vécue. Quelque chose de fou, le temps hors du temps. Hors de tout ce qui fait que la société occidentale est ce qu’elle est.

En août 2010, j’ai pris l’avion jusqu’à L.A, loué un camping car avec des amis qui m’ont galamment conduite à travers le Nevada pendant 14 heures, et j’ai patienté durant 5 heures d’embouteillages avant de pouvoir enfin entrevoir l’accès de la ville éphémère la plus cool du monde : Black Rock City. Cette nuit là, la lune était une planète – je ne l’avais (ni ne l’ai plus) jamais vue si imposante et proche.

J’ai vécu une semaine dans le désert avec 55 000 autres personnes. Des personnes qui viennent se retrouver ou se déconnecter. D’autres qui viennent faire la fête. Des artistes et des utopistes. Des hippies qui côtoient des banquiers. Des personnes costumées, certaines très bien costumées, d’autres mi ou totalement nues. Une autre planète, ou les conventions sociales sont totalement revisitées au profit du bonheur et du laisser-aller.

Pour celleux qui n’ont pas deviné, j’étais au Burning Man, édition Métropolis. HELL YEAH.

2010 ça date oui, je sais compter (et croyez que j’ai bien conscience de la durée qui s’est écoulée entre mes dernières vacances et aujourd’hui…). Seulement, hier, j’ai regardé le replay de ‘J’irai dormir chez l’homme qui brûle’, par et avec Antoine de Maximy. Ça m’a fait l’effet d’un voyage dans le temps. Je me suis souvenue de l’odeur de la poussière, de la sensation du soleil sur ma peau, de la rapidité avec laquelle il faut enfiler masque et goggles lorsqu’une tempête de sable (« white out ») surgit de nulle part, des centaines de sourires croisés au fil des jours, de l’émerveillement qui m’a envahie en découvrant certaines des œuvres exposées au milieu du désert et de l’infinie liberté qui m’a saisie quand j’ai enfin décidé de lâcher prise pour marcher tout droit vers l’inconnu.

J’ai toujours peur quand je vois un reportage sur cet événement, et à juste titre : le moindre thème traité par un-e français-e tourne rapidement à la sauce M6-de-la-Villardière-DROGUES-SEXE-DÉCADANCE. Et il est très facile de faire du sensationnel et de donner l’image qu’on veut à cet événement, tant il est varié. M6 avait d’ailleurs sorti son truc sur le sujet en 2009 il me semble, axé sans surprise sur les seins nus et le côté festif, vulgarisant un paradis utopiste à l’état d’une partouze géante à Ibiza. Et, malheureusement, c’est encore un peu ce que j’ai ressenti en regardant ce reportage-là.
Malgré l’ouverture d’esprit qui devrait caractériser l’émission, on retrouve encore et toujours le même angle bien de chez nous, ce bon vieux DROGUE-SEXE-DÉCADENCE. Antoine de Maximy s’est évertué à nous dépeindre un seul portrait de liberté : la liberté de se balader à poil.

S’il est évident que bon nombre de personnes se baladent torses nus (ou plus, pour certain-e-s) dans un désert où, je vous le rappelle, il fait environ 40° le jour, je peux vous assurer que l’esprit du Burning Man va bien au-delà.
Il suffit de regarder un documentaire réalisé par un américain pour dégager quelque chose de complètement différent.

Pour tous ceux qui ne sont pas là, c’est juste une grosse teuf dans le désert ; mais en fait c’est un endroit ou l’on peut explorer les possibilités de ce que l’on pourrait créer dans ce monde si l’on n’était pas autant obsédés par nos horaires de bureau.
Cet endroit est une idée, et l’idée c’est que les gens ont la permission d’être ce qu’ils ont envie d’être.
Le Burning Man se caractérise par la primauté du « pourquoi pas ? » sur le « pourquoi ? Pourquoi ne pas agir, se vêtir, penser différemment ? Pourquoi pas ?

Ces citations extraites de « SPARK, a Burning Man story » résument pour moi LA définition de l’esprit du Burning Man. D’ailleurs le documentaire ne montre pas de nudité, parce que la nudité des participant-e-s n’est finalement qu’une des multiples formes d’expression de la liberté d’esprit qui opère là-bas. Le fond est ailleurs.

Explorer, échanger, créer.

Pour en revenir au premier reportage, j’ai été particulièrement gênée de l’insistance d’Antoine (ouais allez, on s’appelle par nos prénoms ? on se tutoie ?) à entrer dans le camp BDSM. Si je concède que les membres du camp ne sont pas fermement clairs dès le début avec lui sur la (non) possibilité de filmer, je reste très déçue du fait qu’il n’y soit pas entré une seule fois (sur environ 3 tentatives) sans ses caméras. Sous-entendu : « si je ne peux pas vous montrer des pratiques que je trouve complètement cheloues, ça sert à rien que je voie / vive ça moi-même. » Ah, bon. Y’a une communauté BDSM en France, Antoine, si tu veux t’enhardir un peu et découvrir les suspensions et le bondage tu peux le faire ici, pas la peine d’aller si loin pour dire à des gens qu’ils ne sont pas très normaux (et s’étonner ensuite qu’on finisse par te demander gentiment d’aller voir au Temple s’ils y sont). Et puis ce plan de la transsexuelle qui exhibe boobs et queue, à part la dépeindre comme une freak, je n’en vois pas l’intérêt. Si encore le reste du reportage n’insistait pas autant sur la nudité et se focalisait sur la créativité souvent excentrique des participants, j’aurais pu l’interpréter différemment, mais là j’y vois juste … comment on disait déjà ? Ah, oui : DROGUE-SEXE-DÉCADENCE ! Antoine, j’ai peur de te choquer mais tu as du croiser d’autres trans* pendant ton séjour sans t’en rendre compte (parce qu’illes ne sont pas tous exhibs, eh non).

Ce temps aurait pu servir, par exemple, à insister sur le fait que l’argent n’existe pas à Black Rock City et sur le principe de troc et de cadeaux. Pour ma part je passais mon temps à croiser des gens qui m’offraient des trucs qu’ils avaient parfois pris la peine de préparer en amont – badges, serviette d’eau fraiche, mister freeze, colliers … Moi j’offrais de la space-bouffe et des lampées de vodka. (DROGUE-SEXE-DÉCADENCE !)
Blagues à part, c’est un aspect primordial du festival, parce qu’il permet également d’échanger avec les gens qu’on croise. Même s’il n’y a pas de vodka.

Antoine aurait surtout pu approfondir l’aspect artistique du festival : de jour comme de nuit, les performances se multiplient et les œuvres s’animent. On peut monter sur les véhicules mutants et se laisser porter là où le conducteur a décidé d’aller, se promener à pieds ou en vélo, visiter plein de campements complètement dingues ou se poser comme spectateur devant ce qui nous attire l’œil et le cœur à ce moment-là.
Les artistes exposants passent des mois à travailler sur leur art et se crèvent bénévolement à la tâche. Faudrait-il le faire seins nus pour que ça vaille le coup ?

J’ai aussi trouvé très dommage – mais c’est personnel – ce choix d’avoir mis de la musique au moment où le temple brûle parce que, contrairement au Big Burn du samedi soir, cet embrasement se fait dans un silence incroyablement intense. C’est un moment de communion. Le temple est un lieu très chargé, les burners s’y libèrent de toutes leurs émotions pendant la semaine, c’est un lieu de méditation et de prières. Son embrasement le dernier soir a donc quelque chose de très symbolique et d’émouvant, et c’est ce silence qui unit toutes les personnes qui y assistent.

Ceci étant dit, on ne peut pas tellement en vouloir à Antoine d’avoir loupé une partie de l’événement… C’est grand (5km de diamètre), et il se passe quelque chose environ tous les deux mètres ; on ne peut pas tout voir en une semaine, c’est littéralement impossible. Chacun-e a sa propre histoire à Burning Man, c’est une expérience qu’il faut vivre pleinement, soi-même. Loin de moi donc l’idée de fustiger ce pauvre Antoine parce que j’estimerais qu’il n’a pas vécu sa semaine comme moi je l’entends. Ma critique porte surtout sur le choix des séquences montrées, en ce sens que si c’est réellement tout ce qu’il en a retenu, c’est bien triste. Et s’il répondait à un cahier des charges de France 5, ça l’est encore plus…

La conclusion du reportage constitue finalement le meilleur conseil que l’on puisse donner dans une discussion sur ce sujet : « Pour vraiment comprendre le Burning Man, il faut y aller« .

J’y suis allée, et j’y retournerai.    )°(

Une rencontre, un souvenir.

Une rencontre, un souvenir.
Photo : Pedro Sagüés

11.01.2014 – Je viens de visionner cette vidéo que je n’avais pas encore vue et qui me rend perplexe.

Il semble clair qu’Antoine a en fin de compte très bien compris l’esprit de Burning Man, et c’est pour ça que je m’interroge d’autant plus sur le décalage que j’ai ressenti. Si je penchais déjà en faveur de la théorie du cahier des charges de la chaîne, cette interview me pousse encore davantage dans ce sens. Pour autant je ne retire pas mes propos (malgré des réactions parfois très violentes), parce que j’estime toujours que le montage ne reflète pas une vision très objective. Oui, je sais, c’est l’expérience d’Antoine, ça n’est pas un documentaire purement objectif, et ça n’en avait pas la prétention. Mais la personne en charge du montage a bien du, à un moment donné, sélectionner des images et a quand même préféré montrer les tentatives à entrer dans un camp qui ne l’acceptera finalement pas plutôt qu’autre chose. Quand finalement une simple inscription pour le préciser (comme il y en a régulièrement) après la première rencontre aurait suffit à clôturer le sujet. Merci d’avoir pris le temps de lire ce petit ajout, à vous les studios.

PS :  Mon intervention à ce sujet dans l’émission « Allo la Planète » sur Le Mouv’, ça se passe ici, à partir de 15’30.
PS 2 : Ce billet a également été repris sur Konbini.