Les tatouages thérapeutiques de P-INK

Aux États-Unis, Octobre est synonyme de « Breast Cancer Awareness Month » ; à l’instar de nos chaînes locales avec le Sidaction, le ruban rose est affiché afin que personne n’oublie que le cancer du sein n’est pas une maladie anodine, ni banale. On en guérit, on y survit, on n’en meurt pas systématiquement, mais les traitements sont éprouvants, très coûteux dans le cas des États-Unis, et lorsque l’on en vient à la mastectomie*, seulement deux options sont proposées par la Médecine : la reconstruction mammaire, ou … la cicatrice.

P.INK propose une troisième option : le tatouage.

Plusieurs artistes se sont rattaché-e-s au projet de remplacer des cicatrices par des dessins. Parce qu’une cicatrice due à une ablation est permanente, mais pas choisie, ils et elles ont décidé d’offrir la possibilité aux ex-malades de choisir ce qu’il adviendra de ce bout de leurs corps, de cette partie qui n’a jamais souhaité être mutilée.

Les survivantes peuvent donc envoyer une demande à P.INK, suite à quoi elles seront mises en contact avec un-e artiste référencé-e et proche géographiquement. Et la cerise sur le cupcake ? Tous les tatouages sont financés par les dons récoltés tout au long de l’année.

Ce week-end et pour la troisième année consécutive, P.INK a donc organisé le P.ink Tattoo Day (#pinktattooday), un marathon de 12h au dermographe en tête-à-tête avec les survivantes.
Et les témoignages ne laissent aucun doute sur les vertus thérapeutiques de ce passage sous les aiguilles. La plupart des interviewées n’avaient jamais expérimenté le tatouage auparavant et ont décidé de sauter le pas à 40, 50, ou 60 ans et en sont sorties émues et apaisées ; elles peuvent faire la paix avec ce reflet dans le miroir qu’elles n’acceptaient plus.

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Depuis 2013, les P.ink Days ont permis de réaliser plus de cent tatouages thérapeutiques. Et si c’est déjà très encourageant, P.INK ne s’arrêtera pas là et son objectif est désormais de pouvoir offrir ces tatouages aux personnes qui le souhaitent tout le long de l’année !

Un projet inspirant à soutenir ici :

Cliquez ici pour visiter le site
Ou cliquez là pour faire un don

* Ablation chirurgicale de la glande mammaire.

Retrouvez également ce billet sur inKin, webzine consacré au tatouage.

« Air Bonnie Li », un trip-hop envoûtant et engagé.

Extrait du clip de

Bonnie Li est une chanteuse-performeuse de Trip-Hop-Électro. Depuis ses débuts, elle opérait seule en one-woman-band, munie d’un sampleur, de micros, de quelques instruments loufoques, d’une loopstation et de sa voix captivante. Mais en 2013 le projet a évolué, et elle partage désormais la scène – et la création – avec Elia M., son live «Machine-Man» de talent.

Nous nous sommes rencontrées au détour d’une convention de tatouages en 2011, et c’est en discutant avec elle que j’ai découvert son travail. Je me suis ruée sur son premier EP (« Short Stories vol.1 », 2010), et j’ai eu la chance de découvrir le second en avant-première avant sa diffusion officielle (« Short Stories vol.2 », 2011), ce qui m’a naturellement poussée à lever mes fesses de mon fidèle canapé pour aller voir la version live.
Spoiler alert : j’ai pris une claque.

Sa musique, ses valeurs et son engagement en font une artiste complète à l’univers unique, qui mérite d’être diffusée. Rencontre avec Bonnie au jardin du Luxembourg à l’occasion de la sortie de son dernier EP « Plane Crash », pour parler de tout ça sous le soleil :

Hey Bonnie, long time no see – tu peux nous faire un récap’ de ton background ?
Hey ! Je suis née en France mais j’ai passé mon enfance à Hong Kong jusqu’à mes 16 ans. Puis j’ai passé quelques années à San Francisco, ville pilier d’un mouvement qui fera partie intégrante de mon mode de vie par la suite mais où j’étais très malheureuse à l’époque (j’avais assez mal vécu le choc des cultures, et je me sentais isolée et loin de tout dans la Silicon Valley !) J’ai ensuite débuté des études d’Anthropologie et de Musicologie des pays de l’Asie du Sud-Est au Canada (Montréal) avant de me balader du côté de Berlin et de décider de m’installer en France.

Comment tu te définis ?
Queer, out et fière !

Comment as-tu commencé la musique ?
En fait je ne sais pas … depuis gamine j’écrivais dans un journal, mais quand je me relisais, je trouvais ça chiant et inintéressant – donc je me suis dit qu’à la place je devrais peut-être écrire des chansons. J’ai développé ça au Québec, pendant mes études. Tout ça s’est orchestré autour de mes rencontres, lorsque je vivais dans une sorte de loft/squat entourée de musiciens, performers artistes, plasticiens, ….dealers ! (rires) J’ai trouvé ça très riche et mes styles musicaux ont évolué là-bas aussi. J’ai grandi avec MTV à Hong Kong, ce qui ne me satisfaisait pas vraiment, mais je me rendais souvent en Chine et à ces occasions j’ai découvert l’Opéra classique Chinois, que j’ai beaucoup écouté. J’adorais, c’est à la fois tellement kitch et génial, et puis toute cette culture du travestisme m’a beaucoup plu aussi. 
Puis je suis venue a la folk, au jazz … Nina Simone, Billie Holiday … avec leur destins tragiques ! Ce sont aussi elles qui m’ont amenée au féminisme.
Au Québec je me suis orientée sur le rock psyché alternatif, style The Velvet Underground, donc assez différent de ce dans quoi je baignais avant. Toutes ces influences se sont mélangées dans ma tête et se sont collées à mes textes.

J’ai l’impression que ton dernier EP est plus dark et qu’il prend une dimension plus engagée (notamment avec ‘Mallory’ ou tu abordes implicitement le sujet d’une relation lesbienne) …
Effectivement oui, l’ambiance est beaucoup plus lourde dans les tracks. La musique c’est un peu comme une thérapie pour moi, j’ai tourné la page sur une période très douloureuse de ma vie personnelle qu’il fallait que je vomisse avec cet EP, d’une belle façon j’espère. :) Dans le morceau ‘Mallory’ je parle de la rencontre avec cette fille paumée mais talentueuse, et de mon envie de la sortir de cet état et du milieu salace dans lequel elle évoluait. La chanson parle d’amour en effet mais pas forcément d’une relation amoureuse. En fait j’ai shooté et dirigé le clip de cette façon pour laisser le spectateur se faire sa propre idée, car au final s’il interprète le track comme une ‘relation lesbienne explicite’ et que des personnes s’y identifient, ça me va aussi !

Bonnie Li + Elia M. = AIR BONNIE LI

Depuis que tu bosses avec Elia, je trouve que ta musique et surtout tes performances scéniques ont pris une ampleur de dingue. Est-ce que ça a été bizarre ou difficile pour toi de passer d’un projet féminin solo un duo avec un homme ?
Non, j’étais prête pour ça. J’ai mis du temps à « m’accoupler » avec quelqu’un parce que je suis assez control freak et que déléguer du travail si personnel s’était avéré très compliqué par le passé. C’est très enrichissant de tourner en solo, mais j’y ai aussi vu mes limites. Je me suis demandé ce que je faisais vraiment : performance, ou musique ? Au début le projet était DIY et expérimental, j’ai commencé en me lançant sur scène comme sur un ring ! Je voulais me battre, tout donner, tu vois ? C’était décousu mais à la fois joyeux et festif. Je me baladais entre les gimmicks que le public me donnait ou qui me venaient des gens que je rencontrais, c’est aussi ce qui a donné cette construction chaotique. Je m’éparpillais sur scène, je perdais le contact avec le public parce que je devais tout gérer en même temps ; c’était très bien au début parce que ça a un coté punk (que j’assume totalement), mais je me suis dit … si tu veux t’exprimer comme chanteuse, musicienne, performeuse, et femme, il te faut un background solide sur scène.
Depuis … j’ai mûri, j’ai vieilli, je peux officiellement le dire j’ai 30 ans, je suis vieille ! Je sais maintenant ce que je veux faire et où je vais. La rencontre avec Elia s’est faite naturellement, par des ami-e-s. Il vient du milieu des Free Parties et du Hardcore mais il a aussi un gros bagage Rock et Noise ! Dès qu’on nous a présentés, on a super bien accroché humainement, et ça s’est fait facilement. Il a un coté très cool donc ça ne l’emmerde pas de me laisser faire mes trucs. Il s’occupe donc de l’instru en live, et moi j’ai plus qu’a gérer les voix et un peu de sampler.
La dimension live est importante parce qu’on n’est pas synchronisés ; je dois donc être concentrée et à son écoute pour que toutes les machines soient calées. Sa place est primordiale et en même temps je reste front woman, c’est un bel équilibre !

Donc ça n’a rien changé par rapport à ta première idée du projet ?
En fait je ne me rendais pas compte d’à quel point je pouvais pousser le projet. Avant je n’allais pas au bout de mes gestes et de mes pensées, j’étais frustrée, mais maintenant tout est possible ! Ça m’a apporté encore plus de confiance sur scène. Le contrecoup c’est que parfois je m’oublie en lui faisant trop confiance ! Avant je checkais tous mes trucs et maintenant il arrive que je me laisse un peu aller…oups !

J’imagine que vous partagez les mêmes valeurs ?
Oui c’est aussi pour ça que ça marche aussi bien. On fait pas mal de concerts avec un engagement queer ou féministe derrière et il est extrêmement à l’aise avec tout ça. Et tant mieux parce que c’est très important pour moi.

Je vois que tu tournes de plus en plus, même à l’étranger (kudos) – Est-ce que tu cherches à te produire dans des events importants ou préfères-tu viser des events plus underground ?
Je suis ouverte à tout en fait. Si j’aime le concept, les gens, qu’on a la même philosophie ou que je sens simplement qu’il y a un propos intéressant, quelque chose à faire … j’irai. Je me fous de la structure ; on joue dans des squats comme pour Madame Figaro ! Sans avoir une (ou plusieurs) boites de booking, c’est de toutes manières difficile d’être programmée sur des gros festivals ; en autoprod et sans l’aide d’un tremplin, t’es juste pas bookée. C’est donc plus par manque de structure que de désir perso que ça ne se fait pas. D’ailleurs, on est à la recherche d’un label !

Tu serais capable de refuser un gig ? Pour le FN par exemple …
Ouais. Ouais. Ça, ouais ! (rires)

PLANE-CRASH EP cover © Marie Magnin

PLANE-CRASH EP cover
© Marie Magnin

C’est quoi la suite pour AIR BONNIE LI ?
Quelques dates avant l’été* qu’on va essayer de capter pour avoir de l’actu vidéo live plus récente (ça nous manque un peu). On passera notamment par la Hollande au Counter Culture Festival pour la deuxième fois ! C’est un festival gratuit, eco-friendly, gay-friendly, queer, punk, ragga … tout est mélangé et l’ambiance est géniale ! On est super contents, si on peut amener de l’art pour peu ou rien … c’est important pour nous. C’est aussi pour ça que je pense déménager de Paris, peut-être rejoindre ma chérie à Berlin. J’ai commencé le projet là-bas, c’est une ville qui m’a séduite dès le début. Mais bon pour le moment Elia est bien à Paris – on est dans une relation classique et hétéronormée comme je les vomis mais que je dois accepter ! (rires) Cela dit les nouvelles technologies devraient pouvoir nous permettre de trouver un arrangement.
Bref on tourne « Plane Crash » pour cet été mais en termes de créations je suis déjà sur autre chose. Je compte sortir un truc à la rentrée, sûrement encore sur un format d’EP (le quatrième donc) qui finalement me convient bien et qui devrait avoir un peu plus de tracks que le dernier. Et puis si tout roule, l’album en 2016 !

Et les prochains thèmes que tu voudrais aborder ?
Le statut de la femme dans nos sociétés, les relations amoureuses par correspondance, et la photosensibilisation :)

Tu as envie d’ajouter quelque chose ?
L’important c’est qu’on se sente bien dans ce qu’on fait sans juger les autres en fait. Je suis encore naïve, j’ai envie de croire que les gens sont bons et que l’humain est bon ! (rires) Amen !
Définitivement queer, for ever and ever – be yourself !

* Retrouvez Bonnie Li en live :

2 mai : El Diablo, Lille (59)
15 mai : File 7, Magny le Hongre (77)
30 mai : Counter Culture Festival, Utrecht (NL)
5 juin : La Boule Noire, Paris (75)

À écouter, découvrir, partager, ce que vous voulez :

En écoute sur : BandcampiTunes Air Bonnie LiSoundCloud

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Plus d’infos : « Plane Crash », chronique sur trip-hop.net

Humour, oppression et bingo.

Si vous me suivez sur Facebook et/ou Twitter, vous m’avez certainement déjà vue aborder ce vaste et ô combien merveilleux thème qu’est l’humour.
C’est un sujet complexe et difficile à cerner, je le concède. Cependant, il est absolument inévitable de se voir donner des leçons d’humour lorsque l’on fait remarquer à quelqu’un-e que sa blague est [rayer les mentions inutiles] pas drôle – à chier – stigmatisante – clichée – sexiste – raciste – bref, oppressante. Là, tout de suite, de grand-e-s expert-e-s viennent à tour de rôle : 1. t’expliquer la vie avec un ton bien condescendant, 2. te donner la casquette du/de la rabat-joie, 3. chougner qu’on ne peut plus rien dire, où-va-le-monde-ma-bonne-dame-je-vous-le-demande.

C’est comme ça qu’est né ce petit bingo. Ça et aussi parce que je m’ennuyais tout à l’heure. (Nous DMions avec @lactualaloupe, et paf. Je la remercie d’ailleurs bien chaleureusement pour son aimable participation.)

 

Au risque de vous décevoir (ou de vous soulager), je ne vais pas disserter beaucoup plus sur ce sujet. D’autres l’ont fait avant moi, et l’ont très bien fait. Je vous invite donc plutôt à les lire, à réfléchir et à vous faire votre propre opinion. La mienne continue d’évoluer, c’est un chemin particulièrement sinueux que celui de changer certaines facettes d’un mode d’expression lorsqu’elles sont aussi profondément ancrées dans une société. Mais charité bien ordonnée commence par soi-même, paraît-il. Entre nous, je pense sincèrement qu’une fois qu’on a mis le nez dans le merdier des oppressions systémiques, on ne peut simplement plus rire des mêmes choses…ce qui, contrairement aux idées reçues, ne veut pas dire « ne plus rire du tout ».

Démonstration avec cette liste de lecture géniale :

      « L’humour pour les nuls » et « L’humour est une arme« , sur le blog Égalitariste.

      « L’humour est une chose trop sérieuse« , sur le blog Une heure de peine.

      « Desproges et Coluche : Stop à l’instrumentalisation de l’humour noir et du second degré« , sur le blog Acontrario.

 

 

La culture bouillonne

Bfd3yvuIgAA5fD2Quand j’ai vu passer les premiers tracts des Journées de retrait de l’école, je me suis dit que ça n’augurait rien de bon. Je me suis demandé quel impact ça pourrait avoir, jusqu’où on pouvait pousser la désinformation. On a eu la réponse quelques semaines plus tard avec l’histoire des sms qui racontaient à des parents crédules qu’on apprendrait aux enfants à se masturber en classe. La mauvaise foi et les informations fausses sont accueillies en liesse par le comité des Manif pour tous & friends – « Chouette, encore un truc nul à faire circuler, on pensait pas qu’on trouverait plus con que nos slogans anti-mariage, mais on va pouvoir s’amuser avec le djendeur….le jendère….le jondeur….la théorie là ! »
Bien conscients qu’ils n’arriveraient à rien avec la vérité, les militants en herbe et en mocassins propagent des mensonges, notamment sur les questions du programme de l’ABCD de l’égalité dans les écoles. On voudrait donc supprimer toutes les différences entre les garçons et les filles et les forcer à être homosexuels, ou encore obliger un petit garçon à être coiffeur alors qu’il voudrait être maçon, comme l’expliquait Ludovine de la Rochère avec conviction sur le plateau du Grand Journal début février, démontrant habilement aux téléspectateurs à quel point elle n’a définitivement rien compris. Marrant comme on retrouve les mêmes méthodes de désinformation chez les partis d’extrême droite. Coïncidence oui, bien sûr, on va dire ça.

Bref, des conneries qui ont le don de me faire rire et de m’agacer à la fois, on leur accordera au moins ce mérite.
Ça me fait rire quand je les vois se ridiculiser (c’est-à-dire souvent). Là où je m’agace ou me mets carrément en colère, c’est quand j’en relève l’impact.

Je n’en ai pas encore parlé ici mais depuis la rentrée, je participe avec SOS Homophobie aux interventions en milieu scolaire. Les établissements contactent l’association s’ils sentent qu’il y a un besoin dans leur collège ou lycée, et nous nous déplaçons bénévolement en binômes (avec parfois un-e ou deux observateurs-trices en formation) pour animer un débat dans les classes. Pour information, les classes visitées vont de la 4ème à la Terminale. D’ailleurs, devinez quoi ? Les Terminales sont beaucoup plus blasé-e-s sur l’évolution des mentalités que les collégien-ne-s. Parce que chez elleux c’est déjà construit, et qu’il est plus difficile de déconstruire quelque chose qui s’est solidifié au fil des années que de proposer des alternatives pendant la mise en place de tous les stéréotypes. C’est pas moi qui le dis là, ce sont les élèves. Nous engageons avec eux des discussions, au fil desquelles nous abordons différents modes d’oppressions pour les mettre en parallèle. C’est d’ailleurs souvent lorsqu’on en arrive au sexisme que l’on voit à quel point les stéréotypes sont déjà massivement établis, et ce pour les 4ème comme pour les Terminales. Loin de forcer tous les élèves à être homosexuel-le-s ou à changer d’identité, nous les encourageons surtout à se respecter et à se comprendre : on a le droit d’être mal a l’aise devant l’homosexualité, mais ce n’est pas une raison pour devenir violent-e, méprisant-e, ou insultant-e.
Pour en revenir à l’impact que peut avoir la désinformation des adultes sur les plus jeunes, on entend parfois un slogan LMPT sortir de la bouche des élèves. Et on sait parfaitement dire quand ça ne vient pas d’eux : ils sont absolument incapables de développer leur idée au delà du slogan.

Et puis dernièrement, un ami qui a une compagnie de spectacles m’a relaté une anecdote à ce sujet qui a attiré mon attention. Nous en avons parlé et il a accepté de répondre à quelques questions pour que j’en relate les faits ici :

Le spectacle en question existe et tourne depuis mars 2009. Ils sont quatre sur scène, « enfermés » dans un espace qui est représenté par un parquet qui rapetisse jusqu’à la fin. « On est là et on a des interactions, par le jonglage, la parole, le physique. Notamment, il y a beaucoup de travail autour des mains, et sur l’action de poser une main, sur soi, sur quelqu’un. C’est un truc abstrait qui évoque beaucoup de codes sociaux (la gifle, la tape dans le dos, la caresse, la poignée de main, repousser quelqu’un, etc.). On joue beaucoup avec ça dans plusieurs séquences disséminées dans le spectacle. Au fur et à mesure que le spectacle avance, elles sont moins cool et plus violentes, plus invasives. Le fait de se toucher est plus ressenti comme une agression, une transgression de l’espace personnel (attention : c’est un toucher social, pas sexuel).»

Jusque là, pas de quoi s’alarmer. Sauf qu’au milieu de ces échanges entre les personnages se glisse un baiser. Un baiser entre deux hommes, les protagonistes étant tous de sexe (et de genre) masculin. « Le baiser est donc une action parmi d’autres, au milieu de cette chorégraphie de mains. C’est une transgression très forte de l’espace personnel de quelqu’un que de l’embrasser de façon imprévue. C’est donc pour ça qu’il est là, pour atteindre cet extrême. C’est un point d’orgue du spectacle, un moment ou on commence vraiment à manquer d’espace personnel. » Eric ajoute également que le fait d’intégrer un baiser dans les échanges n’a pas de vocation militante. D’ailleurs, l’artiste qu’il embrasse à ce moment-là le repousse violemment ; ils ne se mettent pas soudain à forniquer devant le public, s’il est besoin de le préciser.

Ce spectacle est catégorisé « tous publics ». La compagnie a donc pour habitude de se produire face à un public familial, et parfois face à des classes lors de représentations scolaires. Ils n’avaient jusqu’alors eu que de très rares soucis, généralement plutôt liés à un passage de « fausse nudité » (Éric baisse son pantalon et se retrouve nu, mais penché en avant et de face – autant dire qu’on ne voit rien si ce n’est un dos et des pieds, damned), qui avait notamment, une fois, choqué une famille très pratiquante. Sinon, de manière générale, les plus jeunes se contentent d’un « baaaaah » de dégoût au moment du bisou, et puis on passe à autre chose. Je dis bisou et pas baiser, parce qu’ils ne mettent même pas la langue, les nuls. « Globalement soyons honnêtes, ça se passe toujours bien. Les fois ou ça ou le nu passe mal, on s’en souvient car c’est une minorité. »

Seulement, lors des représentations scolaires à Orléans début février, la compagnie a fait face à un événement inhabituel : au milieu du spectacle, pendant un solo qui prend place quelques minutes après le fameux bisou, une partie du public s’est levée pour sortir (deux classes et leurs instituteurs respectifs). « À ce moment, on ne sait pas trop pourquoi il se passe ça, on pense plutôt à un truc pratique genre un bus qui doit partir (ça parait dingue mais ça nous est déjà arrivé). » Ce n’est qu’après le spectacle, en discutant avec une institutrice encore présente et avec le directeur du théâtre que l’explication est lâchée : les deux instituteurs qui ont fait sortir leurs classes font partie d’une école catholique, et c’est le bisou qui a provoqué leur décision de priver leurs élèves de la fin du spectacle. Ce faisant, ils ont non seulement perturbé le rythme du spectacle («30 mômes entre 6 et 9 ans qui se lèvent dans le noir, avec les sièges à battants, etc. ») mais fait planer des questionnements sur les gamins qui sont restés et qui se sont de fait demandés quel pouvait bien être le déclencheur de cette réaction désolante.

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Le lendemain, pendant l’échauffement, une responsable du théâtre vient chercher les artistes pour les prévenir qu’il y a sur le parvis des parents qui dissuadent des classes d’assister à la représentation du jour. Une mère convainc deux groupes avant qu’Eric ne puisse venir discuter avec elle du problème. Son enfant, qui avait donc assisté au spectacle et au départ de ses camarades, lui aurait relaté des scènes d’hommes nus qui se tapent dessus sans qu’on sache pourquoi. Pour avoir vu le spectacle, je ne saurai que trop recommander à cette dame d’emmener son enfant chez un bon ophtalmo mais admettons. Pour Eric,comme pour moi-même, bien que le gosse n’ait pas relevé le bisou problématique (comme quoi, hein), « sans la sortie des deux classes, le spectacle n’aurait pas été perçu de la même manière par ceux qui sont restés. Une classe qui sort, cela crée directement une situation où « il y a un problème », et les enfants ne sont pas neuneus, même à 6 ans ils perçoivent cette tension. Et je dirais même qu’il reçoive le message qu’il y a quelque chose de « mal » dans le spectacle (la preuve, d’autres maître-sse-s sont sorties) (…) En résumé, selon moi, sans la sortie des cathos, le spectacle n’aurait pas été regardé comme « bizarre » ou « mal » par les enfants, il n’y aurait pas eu de retours négatifs, et de toutes façons cette mère de famille n’aurait pas géré les retours comme ça si elle n’avait pas entendu dire que des classes s’étaient barrées. »

Une conclusion étayée par un constat simple : « Une telle avalanche de débilité, ça ne nous était jamais arrivé. »

Quelques jours plus tard, je voyais passer ce message sur le facebook de la Cie Interligne :

Spectacle « Quand même » annulé !
« Ce mail pour vous informer que la représentation de « Quand Même ! » demain 13 février 2014, est annulée. Des groupuscules d’extrême droite ont fait pression et menacé le rectorat pour que la représentation n’est pas lieu. Étant donné le contexte actuel et voulant préserver la sécurité des collégiens (il s’agissait d’une représentation scolaire), nous avons donc été obligés d’annuler. Nous espérons que cette représentation sera reportée à une date ultérieure. Merci d’en prendre note !
Et pour info, voici la présentation de ce « dangereux » spectacle : « Envie de parler de nous, de notre condition de femmes, de créatrices et d’héritières de 68, mais pas seulement…Un spectacle drôle et mordant, optimiste et méchant, corrosif et libre ! Libre dans le ton, où nous évoquons pêle-mêle les mythes, les inégalités, la violence faite aux femmes, la psychanalyse, l’éducation, la sexualité, l’émancipation, la religion… et dans la forme où nous mêlons théâtre, chansons, musiques, textes d’auteurs et écriture personnelle. Devant l’ampleur du sujet et des sources, il a été fait le choix d’une parole d’aujourd’hui, intime. Un hymne aux femmes par deux femmes.

Les actions de propagande des extrémistes touchent maintenant à la culture… On parle désormais d’interdire des livres dans les bibliothèques ou de les changer de rayon, on attaque les sites d’informations pour les jeunes en questionnement qui ne peuvent pas toujours se référer à l’environnement familial pour discuter de leur sexualité (parfois c’est juste tabou, parfois c’est carrément mal vu voire interdit), et puis on veut forcer les gamins à louper un jour d’école de temps en temps, pour appuyer le militantisme mal placé des parents.

Et après ça vient nous parler de manipulation des enfants… ben tiens.

Rappelez-moi juste ce que font les dictateurs de la culture lorsqu’ils prennent le pouvoir?

« Dictature socialiste », vous êtes sûrs?

Lire aussi :

« Les catholiques intégristes de Civitas veulent empêcher la diffusion du film Tomboy sur Arte » – Slate

« Rumeurs sur la « théorie du genre » : un proviseur annule une sortie théâtrale »

Mon utérus, mon choix.

On pensait que les droits des femmes avançaient, que le droit à l’IVG était acquis (pas à l’unanimité, ça va sans dire), que l’on pouvait – en Europe – disposer de son propre corps selon son propre jugement.
Et puis la nouvelle est tombée : l’Espagne fait demi-tour et n’autorisera désormais l’accès à l’IVG qu’aux femmes dont la grossesse les met en danger et à celles qui ont été violées. Quand on connaît les chiffres relatifs aux dernières (10% seulement portent plainte en France) et qu’on sait à quel point il est compliqué de prouver un viol s’il n’a pas été accompagné de violences physiques apparentes, on peut déjà tiquer très fort. On n’est pas loin de cette autre nouvelle loi passée dans le Michigan, qui force les femmes à souscrire à une assurance pour pouvoir être couvertes en cas d’avortement, même si la grossesse est due a un viol ou un inceste.

Et c’est reparti. Foison de pro-life qui viennent nous expliquer que la vie cétrobo et que l’avortement est un meurtre. Ceux-là mêmes qui sont généralement aussi pro-peine de mort, comme me le faisait remarquer Diane de Saint-Réquier tantôt sur Twitter. Si vous cherchez la logique, laissez tomber, elle est en congés.

L’IVG est pour moi un droit primordial. Avant tout parce que mon corps m’appartient. À moi, et à personne d’autre. Mais aussi parce que je ne conçois pas que l’on puisse vouloir mettre un humain de plus sur cette planète s’il n’est pas désiré, ou si on ne peut pas l’assumer (financièrement et émotionnellement). Faire un enfant est une décision qui se réfléchit, pas un fardeau qui doit s’imposer.
Un gamin qui n’a pas été désiré va le ressentir tout au long de sa vie. Et ça ne sera pas une balade à la plage. Une dame m’avait interpellée un jour sur twitter en hurlant qu’elle a failli être avortée, comme si son témoignage pouvait me dire autre chose que « toute ma vie j’ai souffert de ne pas avoir été désirée et de m’être imposée malgré moi a mes parents ».

Vaut-il mieux vivre sans être aimé de ses géniteurs, ou passer son tour ?

Et puis il me semble nécessaire de rappeler que l’avortement n’est pas un petit plaisir que l’on s’accorde. Bien que l’intervention soit banalisée, elle reste une épreuve pas toujours facile d’accès et douloureuse, tant physiquement qu’émotionnellement. Je ne me réjouirais pas de la perspective de me vider de mon sang pour évacuer un locataire non-désiré, mais si je devais passer par là je le ferai sans regrets, parce qu’il est hors de question que l’on m’impose de changer ma vie pour en créer une autre. Égoïsme, vous dites ? Non, bon sens. Au-delà de mon rythme de vie d’intermittente qui serait très difficile à concilier avec celle d’un enfant, mes moyens ne me permettraient pas de lui offrir un cadre de vie correct. Rationnel. Ce qui serait égoïste ce serait de contraindre cet enfant potentiel à vivre ça. Et je veux pouvoir me réserver le droit d’en décider, merci bien.

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